Algérie – Débat télévisé des 5 candidats en lice pour le scrutin du 12 décembre : Fin de campagne symbolique, éloge du Hirak et service funèbre pour 20 ans de bouteflikisme

Le débat télévisé qui a opposé, hier, les cinq candidats en lice pour le scrutin du 12 décembre prochain s’est achevé hier avec l’impression puissante que ces prétendants à la magistrature suprême ont clôturé symboliquement et peut-être même concrètement leur campagne.

En effet, et compte tenu des circonstances sociopolitiques durant lesquelles ils effectuent leur tour d’Algérie dont il ne reste qu’une poussière de jours, c’était, pour ces postulants à la présidence de la République, une occasion unique pour convaincre l’électeur potentiel, celui qui n’appartient pas à leurs groupes politiques et de soutien et qui hésite encore à se rendre aux urnes jeudi prochain.

C’était, pour eux, une aubaine médiatique et d’audience sans égale pour se mesurer avec succès au grand et, peut-être seul enjeu d’un vote présidentiel rejeté par une part importante de l’opinion algérienne et pour la tenue duquel ils se sont engagés sans garantie de victoire, sauf celle de l’appui du haut commandement de l’Armée, qui pèse de tout son poids et mobilise tous les moyens pour que cette consultation se transforme en «fête électorale», selon les termes utilisés hier à Oran par le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’ANP Ahmed Gaïd Salah.

Pour ce faire, tout a été conçu par l’Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), accompagnée de l’ANEP et de la télévision publique, pour que le débat soit organisé à l’«Américaine» comme on a facilement coutume de dire et qu’il se déroule comme un show (bien sage du moment que le public n’a pas eu droit aux joutes attendues en pareille opportunité), dont le rayon d’entrée – et sans doute essentiel – a été consacré à l’organisation d’un service funèbre aux vingt années de bouteflikisme que le pays enterre chaque jour depuis qu’il marche à l’heure et au rythme du Hirak et du mouvement populaire pour le changement.

Pour rendre justice aux candidats, les obsèques n’ont pas été de leur œuvre, mais elles ont été célébrées par la manière dont les journalistes chargés d’animer le débat ont posé et surtout ordonné leurs questions ; à commencer par celle, inaugurale des treize interrogations qu’ils leur ont soumis, et qui a porté sur la Constitution : une thématique que les cinq prétendants à l’élection présidentielle ont présenté comme une «nécessité» et une motivation offerte sur un plateau (c’est le cas de le dire) pour condamner les vingt années des pratiques politiques de l’ancien président déchu, et s’élever contre son «culte de la personnalité», son goût immodéré pour le pouvoir monarchique en République et les conséquences de crise généralisée qui en ont résulté.

L’abord de la Loi fondamentale a ainsi permis au candidat Abdelaziz Belaïd de présenter sa révision comme une «réponse» naturelle à la revendication du Hirak, à Abdelmadjid Tebboune comme un projet qui est au «cœur» des changements à produire pour un meilleur système de gouvernance pour l’Algérie. «Qu’on s’éloigne définitivement du pouvoir personnel ! Le passé, c’est le passé, les ambitions sont nouvelles», a préféré dire Ali Benflis qui a rappelé son intention d’instaurer un «régime semi-présidentiel (…) avec une justice et des médias indépendants». «Du séisme politique que le pays a vécu, nous avons appris ce qu’il ne faut pas faire. Il faut redonner sa place et sa vocation au pouvoir législatif, le président ne doit plus être sacralisé et je propose un équilibre des pouvoirs», a indiqué, pour sa part, le représentant du RND Azzedine Mihoubi, alors que son rival d’El Bina, Abdelkader Bengrina, sans doute plus malin vis-à-vis de ses rivaux et de leurs parcours politiques anciens sur cette question, a insisté sur le rappel qu’il n’a «participé à aucune révision ni modification de la loi fondamentale».

Comme il a insisté sur le mouvement du «22 février» dont il a fait l’éloge comme les quatre autres compétiteurs et présenté comme la source de l’appel actuel des Algériens au changement.

Le sort des détenus d’opinions éludé

La deuxième question, qui a servi également à l’inhumation allégorique de l’héritage bouteflikien, a porté sur l’aptitude des candidats à renouveler le jeu politique, ce qui a donné voie à des prises de parole contre «le culte de la personnalité» (dixit Benflis), la «collusion de l’argent et de la politique (Tebboune), et pour l’invitation, selon le candidat Mihoubi, à réfléchir sur «les raisons du divorce de l’Algérien avec la politique, à la promesse par Abdelkader Bengrina de solder les comptes avec un «paysage partisan sans projet, sans existence» et sans lien avec la société. Et, enfin, à la sentence de Abdelaziz Belaïd qui a jugé qu’«on a tué le militantisme dans le pays et que tout y est devenu monnayable», un mal et une affliction qu’il faut, selon le candidat du parti El Moustakbal, guérir par une mise à jour radicale du dispositif politico-institutionnel en vigueur.

Il en est de même pour la troisième question relative aux droits humains, avant-dernière du volet politique. Les journalistes qui ont formulé cette interrogation ont évité soigneusement le sort des personnes connues et anonymes détenues depuis le début du mouvement populaire pour le changement. Ils n’ont donc pas encouragé les candidats, qui s’en sont trouvés exemptés de l’aborder et préférer parler de leur dessein au sujet des libertés fondamentales. Ainsi, M. Benflis a affirmé vouloir créer, s’il est élu, «une commission élue des droits de l’homme», alors que ses concurrents ont promis, chacun selon ses déclarations et ses éléments de langage, à ancrer le pays dans la culture du respect des libertés collectives et individuelles. De la sorte, M. Mihoubi a estimé qu’«il faut écouter le peuple, que le pays change comme le monde change aussi». «L’Armée et les services de sécurité ont accompagné le Hirak et veillent au respect de la liberté de manifester», a cru bon de glisser le candidat Bengrina, tandis que MM. Tebboune et Belaïd ont assuré vouloir travailler pour la consécration des droits politiques, économiques et sociaux des Algériens.

Calme plat sur le plateau…

Tous les cinq candidats ont également déclaré se mobiliser en faveur d’un dispositif électoral transparent libéré des logiques de fraude, avant de répondre aux questions inscrites aux thématiques sociales, économiques et de politique étrangère auxquelles ils ont été soumis. Des registres où leurs performances ont semblé pâtir de la configuration choisie pour le débat, un échange très encadré et ayant donné, à cause des questions répétées cinq fois de la même façon par les journalistes, à des réponses trop fortement mesurées pour un débat électoral dans un contexte d’effervescence politique inédite, jamais observée dans l’histoire du pays depuis 1962.
Faute de répliques et de ripostes comme on s’attend à voir et à entendre en période de propagande électorale, leurs réparties ont paru souffrir d’un trop-plein de gentillesse, voire de docilité bourrée de messages rassurants sur la «lutte contre le chômage» et contre les «inégalités sociales», des propos sur la nécessité de «construire une véritable économie» (dixit Tebboune) ; d’entendre enfin les «Algériens de l’étranger» par leur implication dans la vie politique et économique de l’Algérie et par la condamnation de l’article 51 de l’actuelle Constitution (dixit Abdelaziz Belaïd) et la création d’un «conseil national de la diaspora» (dixit Mihoubi) et la mobilisation de l’argent et de la ressource en faveur des jeunes à la place des crédits aux investisseurs en prison (Bengrina).

En l’absence d’une véritable confrontation des idées et des programmes (qu’il était impossible d’aborder en raison du format choisi pour le débat), on n’en est sorti avec la sensation qu’aucun candidat, y compris sur le Hirak qui a été ceint de lauriers, alors qu’il regarde ailleurs, n’a pu faire la différence par rapport à ses challengers et sortir du lot.
A suivre, donc.

Reporters, 7 déc 2019

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