L’image de modernité du royaume du Maroc après l’incursion massive, tandis que la société civile dénonce un « référendum populaire » contre la politique économique.
La tentative d’incursion sans précédent de plus de 70 000 personnes, pour la plupart des Marocains, dans l’enclave espagnole de Ceuta, a provoqué un séisme politique et moral à l’intérieur du Royaume chérifien. Selon une analyse de notre confrère El Confidencial, l’événement, qualifié de « tragédie » par les observateurs, a non seulement terni l’image internationale de Rabat, mais a également suscité une vague de « honte et de colère » au sein de la société marocaine.
Un « coup de poignard » pour l’image internationale
L’écrivain Tahar Ben Jelloun, figure emblématique de la littérature marocaine et proche du Palais, a résumé le sentiment général des élites dans une tribune intitulée « Honte et colère ». « La honte d’avoir vu ces images horribles et insoutenables sur les télévisions du monde entier », écrit-il, faisant écho aux scènes de chaos et de désespoir qui ont envahi les écrans.
Alors que le Maroc se présente comme un « phare de la modernité » dans le monde islamique, les réactions européennes ont été cinglantes. Le président du Parti Populaire Européen, Manfred Weber, a dénoncé une « instrumentalisation de l’immigration illégale ». Dans les capitales européennes, Rabat apparaît désormais comme un partenaire peu fiable, incapable de contrôler ses frontières, d’autant plus que la jeunesse locale semble prête à fuir en masse dès qu’une brèche s’ouvre.
La défense officielle et le « réflexe algérien »
Face à la polémique, le porte-parole du ministère de l’Intérieur marocain, Rachid el Khalfi, a tenté de circonscrire le drame en l’attribuant à « des informations trompeuses » et à des « bandes de trafic d’êtres humains ». Contestant les bilans humains avancés par la presse et les ONG – qui évoquent 88 morts contre 11 officiellement reconnus –, Rabat a cherché à rassurer Madrid en évitant soigneusement le terme « occupé » pour désigner Ceuta, un geste diplomatique rare.
En parallèle, les relais médiatiques du royaume en Europe ont été mobilisés, à l’image du consultant Chema Gil Garre, ancien « pétitionnaire » pour le compte des services secrets marocains (DGED), qui a produit un rapport accablant accusant l’Algérie d’être à l’origine du chaos. Une stratégie de diversion qui peine cependant à masquer l’échec sécuritaire et politique.
Une société civile en ébullition
Contrairement à la crise de 2021, les autorités marocaines ont cette fois-ci mis trois jours à fournir une explication officielle. Ce silence a exacerbé la colère de la société civile. L’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH) exige une enquête indépendante sur des « décès et disparitions » dont les chiffres restent flous. Le manque de décret de deuil national est également perçu comme une insulte à la mémoire des victimes.
Les critiques les plus acerbes viennent toutefois de l’intérieur même du champ politique. Abdelilá Benkirane, ancien chef du gouvernement et leader des islamistes modérés, a exprimé sa stupéfaction en voyant, à la sortie d’une réception royale, des « femmes et des enfants mineurs errer de nuit près des forêts », une scène qu’il qualifie de « tragédie ».
Quant au mouvement islamiste Justice et Charité (alégal mais toléré), il a fustigé un « référendum populaire sur l’échec des politiques publiques ». Dans un communiqué cinglant, le mouvement dénonce la « propagation de la pauvreté », la « corruption » exacerbée et la réduction des libertés, en contraste total avec le discours officiel de la Fête du Trône où le Roi Mohamed VI s’était pourtant déclaré « fier » des acquis de ses 27 ans de règne.
Le paradoxe économique et le mal-être social
Si le Fonds Monétaire International (FMI) prévoit une croissance de 5% pour l’économie marocaine, la réalité sociale est bien plus sombre. Le chômage des jeunes (15-24 ans) atteint 29,2%, et les emplois créés sont majoritairement informels. L’image d’un pays prospère se heurte à la réalité d’une jeunesse désœuvrée prête à risquer sa vie pour un avenir en Europe.
La crise de Ceuta révèle ainsi une fracture profonde. En ouvrant sa frontière, volontairement ou non, Rabat a mis à nu le désespoir d’une partie de sa jeunesse, provoquant un boomerang politique qui menace désormais sa crédibilité sur la scène internationale. Comme le résume un diplomate espagnol cité par El Confidencial, « ici, nous sommes tous perdants, eux et nous ».
Avec El Confidencial
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