Tricentenaires, dinosaures et technos : au Maroc, l’heure du renouvellement des relais d’influence en France

Ils ont porté la voix du Maroc dans les salons de la République, usé de leur carnet d’adresses pour réchauffer une relation bilatérale en crise, et savent, mieux que quiconque, où se situent les entrées du palais royal. Mais le quatuor formé par Rachida Dati, Mehdi Qotbi, Tahar Ben Jelloun et Jack Lang, cumulant à lui seul plus de trois siècles d’âge, incarne-t-il encore l’avenir de l’axe Paris-Rabat ? Alors que la France a officialisé son soutien à la marocanité du Sahara occidental en 2024, une nouvelle génération d’intermédiaires, moins médiatique et plus technocratique, tente de prendre le relais. Non sans difficulté.

C’est une image qui avait marqué les esprits, ce 30 juillet 2024, à M’diq, sur la côte nord du Maroc. En robe chemise Schiaparelli, parmi les djellabas et les costumes sobres, Rachida Dati fêtait le 25e anniversaire de l’intronisation de Mohammed VI. Quelques heures plus tôt, une lettre d’Emmanuel Macron au souverain actait un changement de cap historique : « Je considère que le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine. »

Selon Le Canard enchaîné, c’est la maire du 7e arrondissement de Paris, née d’un père marocain, qui aurait remis « en main propre » la missive au roi. Une version nuancée par le Quai d’Orsay, qui confie toutefois au Monde que l’ex-garde des sceaux « a incarné le message élyséen ». Depuis, Dati, 60 ans, n’a cessé de se poser en ambassadrice officieuse du royaume, n’hésitant pas, selon des sources concordantes, à sensibiliser Brigitte Macron aux préoccupations de Rabat.

A ses côtés, trois autres figures incontournables : Mehdi Qotbi, 75 ans, président de la Fondation nationale des musées du Maroc ; Tahar Ben Jelloun, 81 ans, Prix Goncourt ; et Jack Lang, 86 ans, alors président de l’Institut du monde arabe (IMA). Tous ont, à un moment ou à un autre, exhorté le président français à renouer avec le Maroc. « Ce sont des dinosaures, avec des carnets d’adresses volumineux et un entregent incomparable », résumait un communicant parisien au plus fort de la crise bilatérale (2022-2023).

Des « dinosaures » fragilisés

Mais la recomposition des réseaux d’influence, inévitable, s’est accélérée ces derniers mois, parfois de manière brutale. La chute de Jack Lang en est l’illustration la plus spectaculaire. Le 7 février dernier, le socialiste démissionnait de la présidence de l’IMA, fragilisé par la révélation de ses liens avec le prédateur sexuel américain Jeffrey Epstein. Une disgrâce qui a rappelé celle d’un autre « ami du Maroc », Dominique Strauss-Kahn, emporté en 2011 par l’affaire du Sofitel de New York.

Son successeur, Anne-Claire Legendre, diplomate de carrière et ancienne conseillère d’Emmanuel Macron pour l’Afrique du Nord, marque un changement de paradigme. « Le volet affectif entre les deux pays s’épuise, souligne un haut fonctionnaire marocain. Les réseaux ont maintenant vocation à s’appuyer sur des technos, des profils moins enclins aux privilèges et aux familiarités. » Ainsi, à la différence de Jack Lang, qui séjournait régulièrement au Royal Mansour aux frais du monarque, Anne-Claire Legendre ne profitera pas des largesses du roi, assure un familier de l’institution.

La tentation technocratique

Dans ce nouveau paysage, une figure émerge discrètement : Catherine MacGregor, la directrice générale d’Engie. Native de Salé, elle a vécu quatorze ans au Maroc, mais sa communication personnelle se veut résolument aseptisée. « Elle déteste la politique », confie un collaborateur. Pourtant, son groupe a signé en octobre 2024, lors de la visite d’Etat d’Emmanuel Macron, une alliance avec l’OCP (Office chérifien des phosphates) chiffrée à près de 15 milliards d’euros. Une promesse d’engagement majeure, pilotée par Sanaa Nahla, la nièce de Rachida Dati.

Au Quai d’Orsay, on se félicite du « gel » de certains réseaux historiques. « Ceux qui ont disparu profitaient de la relation », glisse un diplomate. L’arrivée des macronistes en 2017 avait déjà mis à l’écart une partie de l’héritage mitterrandien et chiraquien. Les récentes municipales des 15 et 22 mars ont également été scrutées par la vingtaine de consulats marocains en France, qui voient d’un bon œil la réélection de plusieurs maires binationaux, même si l’échec de Rachida Dati à Paris a privé les réseaux d’un symbole.

La conquête académique

C’est dans le champ académique que la stratégie marocaine se déploie le plus méthodiquement. Depuis une vingtaine d’années, le royaume mène une « politique de séduction » auprès des enseignants et chercheurs français, observe l’historien Pierre Vermeren. De nombreux politistes et experts en relations internationales ont ainsi rejoint l’université Mohammed-VI polytechnique ou le Policy Center for the New South, deux émanations de l’OCP, le géant phosphater marocain.

Cette influence se traduit par des productions de plus en plus laudatrices. À la demande de la Fondation pour l’innovation politique, Dominique Bocquet, ex-enseignant à Sciences Po Paris, a livré un rapport en octobre 2025 défendant la « marocanité » du Sahara occidental. En janvier, c’est la Fondation Jean Jaurès qui a publié une analyse de Yasmina Asrarguis, ex-salariée d’un lobbyiste pro-marocain, vantant le « leadership » de Mohammed VI. « C’est le discours officiel marocain sous couvert de scientisme », décrypte un spécialiste.

Certaines voix pro-marocaines, comme celle du géopoliticien Frédéric Encel, sont régulièrement mises en avant par l’ambassade du Maroc à Paris. Invité à commenter une résolution favorable au plan d’autonomie marocain, l’enseignant à Sciences Po a ainsi été recommandé par les services de l’ambassadrice aux médias.

Le difficile passage de témoin

Reste le domaine de la culture, où le Maroc excelle à projeter une « image lisse et fraternelle », selon un habitué. La relève peine à s’imposer. Des binationaux comme la romancière Yasmine Chami ou le réalisateur Nabil Ayouch ont tenté de jouer les médiateurs, mais leur notoriété en France reste limitée. « Le problème est d’assurer le passage de témoin entre les anciens et les nouveaux », résume Hamza Hraoui, du cabinet MGH Partners.

Leïla Slimani, Prix Goncourt 2016, pressentie pour prendre le flambeau, rechigne désormais à commenter l’actualité marocaine dans les médias français. Une prudence que ne s’imposent pas les « anciens ». Tahar Ben Jelloun avait ainsi accusé Emmanuel Macron, en mai 2023, de « manque de respect » envers le roi. Rachida Dati, elle, n’a pas hésité à passer un savon au directeur de La Tribune Dimanche pour un article jugé déplacé.

À l’ombre des « dinosaures », la nouvelle garde avance masquée, entre influence académique et réseaux d’affaires. Un temps fragilisée par la crise, la relation franco-marocaine s’est renforcée sur le plan diplomatique. Mais la bataille pour incarner durablement cette « amitié » reste ouverte. En attendant une visite d’État de Mohammed VI en France, dont les dates n’ont pas encore été arrêtées, les deux rives cherchent encore leur futur visage.

Avec Le Monde, 01/04/2026

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