Maroc : Quand le ministre le plus sanguinaire de Hassan II prévoyait l’indépendance du Sahara Occidental

Driss Basri, l’architecte de la politique sécuritaire du Maroc au Sahara Occidental, ce n’est pas une solution de compromis. C’est un « bouleversement fondamental » du plan de règlement. Il écrit sans détour : « la démarche de l’ONU s’inscrit dans une perspective d’indépendance du territoire ».

Il était l’homme qui tenait les rênes du Maroc d’une main de fer, le stratège silencieux du dossier le plus brûlant du royaume. Aujourd’hui, Driss Basri, ministre de l’Intérieur limogé par le roi Mohammed VI en novembre 1999, brise le silence. Mais ce n’est pas pour défendre l’intégrité territoriale comme il le faisait jadis. C’est pour lancer une analyse aussi solitaire que catastrophique : pour lui, le plan de l’ONU pour le Sahara occidental mène inéluctablement à l’indépendance du territoire.

L’hebdomadaire « Demain Magazine » a pu se procurer le texte explosif que l’ancien ministre avait initialement destiné au journal Le Monde, avant que les autorités ne lui intiment l’ordre de se taire. Un ordre auquel Basri s’est soumis, prétextant des modifications, avant de retirer le texte et d’en détruire les copies. Nous publions aujourd’hui cette « prophétie » interdite, convaincus que la liberté d’expression, que les autorités disent garantie, doit prévaloir sur les consignes de silence.

Une « Troisième Voie » vers la Désagrégation

Le conflit du Sahara occidental est dans l’impasse depuis dix ans. Le plan de règlement de 1991, qui devait aboutir à un référendum d’autodétermination, est bloqué sur la question épineuse du corps électoral. Face à ce blocage, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU, James Baker III, a élaboré un « accord-cadre » : la fameuse « Troisième voie ». Ce projet, endossé par le Conseil de sécurité le 30 juin 2001, propose une large autonomie pour le Sahara, qui déboucherait, dans un délai de cinq ans, sur un référendum.

Mais pour Driss Basri, l’architecte de la politique sécuritaire au Sahara, ce n’est pas une solution de compromis. C’est un « bouleversement fondamental » du plan de règlement. Il écrit sans détour : « la démarche de l’ONU s’inscrit dans une perspective d’indépendance du territoire ».

Il y voit un abandon du principe, jusqu’alors sacro-saint, de l’accord préalable des parties, et une volonté de l’ONU d’imposer sa solution, quitte à « forcer la main » au Maroc .

L’Autonomie ou le Piège de l’Indépendance

L’autonomie proposée, souligne-t-il, n’est pas une simple régionalisation. Elle est d’« essence et de garantie internationales », ce qui, pour Basri, est une attaque directe à l’unité de la nation marocaine. Il ironise sur les « pouvoirs de souveraineté » qui seraient conférés au Maroc durant la période transitoire, les jugeant illusoires.

Le véritable danger, selon lui, réside dans la dynamique que ce plan va créer sur le terrain. « L’évolution sur le terrain ne peut qu’encourager le sentiment séparatiste et la volonté d’indépendance », prédit-il, même si des « spéculations électorales » tentent de démontrer le contraire.

Avec une clairvoyance qui lui est propre, l’ex-ministre de l’Intérieur affirme que le Polisario et ses soutiens, qu’il qualifie de « rompus aux techniques de subversion », n’auront aucun mal à faire évoluer la situation à leur avantage . La fragile autonomie, estime-t-il, volera en éclats face à une revendication indépendantiste « musclée » qui trouvera des oreilles complaisantes dans les médias et dans les couloirs de l’ONU.

Un « trompe-l’oeil » et une ingérence dénoncée

Pour l’ancien ministre, la volonté affichée du plan de préserver l’intégrité territoriale est un « vœu pieux ». Il voit dans l’opposition du Polisario et de l’Algérie une simple « manœuvre conjoncturelle » pour s’assurer les meilleurs atouts et conduire le Sahara à l’indépendance sans coup férir. Dans une charge virulente, il compare même le plan à un retour aux pratiques archaïques des protectorats et des systèmes de la porte ouverte, un passé douloureux pour le Maroc.

Enfin, il s’alarme du parrainage du plan par deux grandes puissances, les États-Unis et la France. Il y voit une « forme d’ingérence flagrante » qui placerait plus d’un tiers du territoire marocain sous « surveillance internationale ». Basri conclut en dénonçant l’injustice d’un plan qui semble exclure le Maroc de sa « vocation sahraouie », en oubliant que les mêmes tribus vivent de part et d’autre des frontières, en Algérie et en Mauritanie.

La réponse de Basri et le silence imposé

Dès la publication de notre précédent numéro, une lettre de mise au point de Driss Basri est parvenue à la rédaction. L’ancien ministre y confirme que son point de vue n’était pas destiné à « Demain Magazine » et qu’il a été publié sans son autorisation, précisant qu’il avait demandé au Monde de différer la publication après le discours du Trône du roi Mohammed VI, qui a évoqué le dossier . Selon lui, le texte n’a donc jamais vu le jour, et notre publication serait contraire à sa volonté.

Mais l’homme qui a géré le Sahara avec une poigne de fer sait mieux que personne que les analyses, même interdites, finissent toujours par éclairer les zones d’ombre de la politique marocaine. L’aveu de Basri, ou sa « prophétie », est un éclairage sans concession sur les risques qu’il perçoit pour l’avenir du territoire, un sujet encore tabou au Maroc.

P. S. : Le 10 septembre 2001, soit deux jours avant les attentats contre le World Trade Center, Driss Basri a adressé un communiqué à la rédaction de Demain Magazine pour réaffirmer que ce texte a été publié sans son accord et souligner qu’il avait décidé de surseoir à sa publication après le discours royal. « Demain Magazine » a fait le choix de la transparence en rendant public ce document majeur, « conformément à sa ligne éditoriale indépendante ».

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