Maroc : Quand l’armée espagnole délogeait les soldats marocains de l’île Leïla

Le 17 juillet, au petit matin, l’Espagne décide finalement de passer à l’action. Une opération militaire est lancée afin de reprendre le contrôle de l’îlot et d’en déloger le détachement marocain.

Il y a près d’un quart de siècle, un minuscule îlot inhabité au large des côtes marocaines devenait, pendant quelques jours, le théâtre d’une confrontation militaire spectaculaire entre Rabat et Madrid. L’affaire de Perejil — Leïla pour le Maroc — allait durablement marquer les relations entre les deux pays.

Le 11 juillet 2002, plusieurs soldats marocains prennent position sur l’îlot de Perejil, situé à quelques centaines de mètres du littoral marocain, non loin de Ceuta. Rabat explique alors que cette présence répond à des objectifs de surveillance, notamment dans la lutte contre l’immigration clandestine et le trafic de drogue.

À Madrid, la décision est immédiatement perçue comme une remise en cause du statu quo territorial. Le gouvernement de José María Aznar exige le retrait des militaires marocains et bénéficie rapidement du soutien de ses partenaires européens et de l’OTAN.

Pendant plusieurs jours, les deux capitales échangent des messages de plus en plus fermes. Madrid renforce parallèlement son dispositif militaire autour de Ceuta et Melilla ainsi que dans les eaux voisines. Des bâtiments de guerre sont envoyés dans la région, tandis que la crise diplomatique entre les deux pays, déjà profonde, atteint un niveau inédit.

Une opération militaire éclair

Le 17 juillet, au petit matin, l’Espagne décide finalement de passer à l’action. Une opération militaire est lancée afin de reprendre le contrôle de l’îlot et d’en déloger le détachement marocain.

Selon les informations rapportées à l’époque par l’AFP et La Libre Belgique, des unités spéciales de l’armée de terre espagnole interviennent peu après 6 heures, avec l’appui d’hélicoptères Super Puma. Des plongeurs de l’infanterie de marine avaient auparavant pris position autour de l’îlot.

L’opération se déroule sans affrontement armé majeur. Les six militaires marocains présents sur place sont arrêtés puis transférés à Ceuta avant d’être remis aux autorités marocaines.

Madrid présente l’intervention comme une opération destinée à rétablir le statu quo. Le gouvernement espagnol affirme avoir été « dans l’obligation » d’agir après l’échec des démarches diplomatiques.

À Rabat, la réaction est immédiate et particulièrement virulente.

« Une déclaration de guerre »

Plusieurs responsables politiques marocains dénoncent une intervention considérée comme une atteinte à l’intégrité territoriale du royaume.

Mahjoubi Aherdane, alors dirigeant du Mouvement national populaire, qualifie l’opération de « déclaration de guerre » et appelle à revoir profondément les relations avec l’Espagne.

Abdelkrim Khatib, figure du Parti de la justice et du développement, dénonce pour sa part une attaque contre le Maroc et évoque la persistance d’un « esprit colonialiste » en Europe.

La crise dépasse rapidement la seule question de l’îlot. Elle réactive une série de contentieux accumulés depuis plusieurs années entre Rabat et Madrid : immigration, pêche, coopération sécuritaire, Sahara occidental et statut des territoires espagnols situés sur la façade nord-africaine.

Deux lectures opposées de la souveraineté

Au cœur de la crise se trouve une divergence fondamentale.

Pour Madrid, Perejil bénéficie depuis plusieurs décennies d’un statu quo tacite selon lequel ni l’Espagne ni le Maroc ne devait occuper militairement l’îlot.

Rabat conteste cette interprétation. Les autorités marocaines considèrent au contraire Perejil comme un territoire relevant de la souveraineté marocaine et estiment que les arrangements invoqués par l’Espagne ne règlent pas la question de la souveraineté.

Cette divergence illustre un problème plus large qui traverse les relations entre les deux pays : la coexistence, sur un espace géographique extrêmement réduit, de revendications territoriales, d’intérêts économiques et de considérations stratégiques.

Une crise dans un contexte diplomatique déjà explosif

L’affaire de Perejil ne surgit pas dans un climat apaisé.

Depuis plus d’un an, les relations entre Rabat et Madrid sont fortement détériorées. L’ambassadeur marocain à Madrid a été rappelé en octobre précédent. Les tensions portent notamment sur la pêche, l’immigration clandestine et le Sahara occidental.

Le Maroc reproche alors à l’Espagne certaines positions jugées trop proches des thèses défendues par le Front Polisario. De son côté, Madrid considère la coopération avec Rabat comme essentielle pour la gestion des flux migratoires et pour la stabilité de la Méditerranée occidentale.

Le paradoxe est alors évident : malgré la crise politique, l’Espagne reste l’un des principaux partenaires commerciaux du Maroc. Les deux pays sont liés depuis 1991 par un traité d’amitié et de coopération.

L’intervention évite l’escalade

La reprise de Perejil aurait pu entraîner une confrontation beaucoup plus grave. Elle provoque pourtant rapidement une mobilisation diplomatique internationale visant à empêcher que l’incident ne dégénère.

Les États-Unis jouent un rôle important dans la recherche d’une issue négociée. Après plusieurs jours de tensions, Madrid et Rabat acceptent finalement de revenir au statu quo antérieur, avec le retrait des forces espagnoles de l’îlot.

Perejil redevient alors ce qu’il était avant la crise : un morceau de terre inhabité, sans présence militaire permanente.

Mais l’épisode laisse une trace profonde.

Perejil, un précédent toujours présent

L’affaire de 2002 reste aujourd’hui un épisode emblématique des relations maroco-espagnoles. Elle montre à quel point une question territoriale apparemment marginale peut rapidement prendre une dimension stratégique lorsque s’y mêlent les frontières, les migrations, le Sahara occidental et le statut de Ceuta et Melilla.

Le petit îlot de Perejil n’a jamais été transformé en territoire habité ou en base militaire. Pourtant, en quelques jours de juillet 2002, il est devenu le symbole d’une rivalité plus ancienne : celle de deux voisins séparés par quelques kilomètres de mer mais liés par une histoire, des intérêts économiques et des contentieux territoriaux complexes.

Vingt-quatre ans plus tard, l’épisode de Perejil demeure ainsi un rappel historique de la fragilité des relations entre Rabat et Madrid et de la sensibilité particulière des questions de souveraineté sur la rive sud de la péninsule Ibérique.

Source historique : La Libre Belgique / AFP, 17 juillet 2002.

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