Un enfant à l’agonie devant le CHU de Fès, un homme mort sur le parvis des urgences de Taza… Derrière la vitrine des méga-projets et de la Coupe du monde 2030, le Maroc s’enfonce dans une crise sanitaire et sociale sans précédent. Radiographie d’un système à bout de souffle.
Urgences médicales : la chronique d’un effondrement
La scène, insoutenable, a fait le tour des réseaux sociaux avant que le pouvoir ne daigne réagir. L’enfant W.Ch., victime d’un grave accident de la route dans la région de Taza, a été transféré en urgence vers le Centre hospitalier universitaire (CHU) de Fès. C’est le seul établissement théoriquement équipé pour traiter son diagnostic vital : une hémorragie cérébrale doublée de fractures crâniennes.
Pourtant, à son arrivée, sa famille affolée se heurte à un refus d’admission. S’ensuivent de longues heures d’attente à l’extérieur, sur un brancard, dans des conditions que l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) qualifie d’« éprouvantes ». L’association a exigé « une enquête administrative et médicale urgente », mais comme souvent, la question reste sans réponse officielle.
« Ce décès constitue une honte indélébile pour un système de santé défaillant, où les vies des citoyens sont laissées à leur sort devant les portes des hôpitaux. » (L’Association marocaine des droits de l’homme)
Ce drame n’est pas isolé. Quinze jours plus tôt, un homme mourait dans des circonstances similaires devant les urgences de l’hôpital régional Ibn Baja de Taza, filmé par des témoins impuissants. Deux drames en deux semaines. Le constat est sans appel : le système hospitalier public marocain subit un effondrement structurel marqué par un manque chronique de personnel, une pénurie de matériel et une saturation des services.
L’illusion des grands chantiers face à la misère réelle
Pendant que les hôpitaux se vident de leurs moyens, les priorités budgétaires du Makhzen (le pouvoir central) interrogent. L’argent public s’oriente massivement vers des projets à vocation symbolique : grands stades et façades urbaines rénovées à la hâte en prévision de la Coupe du monde 2030. La contradiction entre cette image de modernité projetée à l’international et la réalité vécue par les Marocains devient chaque jour plus intenable.
Le mirage de la « croissance fictive »
La crise sanitaire s’inscrit dans un tableau économique alarmant. Un récent rapport d’enquête publié par des défenseurs des droits marocains — s’appuyant sur les données officielles de la Délégation générale au Plan (HCP), de Bank Al-Maghrib et du Conseil économique, social et environnemental (CESE) — pose un diagnostic sévère.
La croissance économique vantée par le gouvernement est qualifiée de « croissance fictive ». Cette façade statistique ne se traduit ni en emplois, ni en amélioration du niveau de vie. Le rapport résume la politique actuelle en une formule choc : « Enrichir les riches et appauvrir les pauvres n’est pas seulement un slogan contestataire, mais une réalité tangible dans le royaume. »
Les chiffres d’une fracture sociale majeure
Les indicateurs macroéconomiques dissimulent une détresse sociale profonde, touchant particulièrement la jeunesse et les classes moyennes :
| Indicateur Économique | Constat / Impact Social |
| Chômage des 15-24 ans | Plus de 36 % (soit plus d’un jeune sur trois). |
| Génération « NEET » | Près de 28 % des jeunes ne travaillent pas, ne suivent aucune formation et ne sont pas scolarisés. |
| Chômage des femmes | Il franchit la barre des 20 % en milieu urbain. |
| Inflation des produits de base | Hausses de 15 à 20 % par an, asphyxiant les ménages. |
Une classe moyenne en voie de disparition
Face à cette inflation galopante, la classe moyenne, autrefois socle de la stabilité marocaine, glisse progressivement sous le seuil de pauvreté. L’endettement des ménages explose, les crédits à la consommation servant désormais à combler des budgets familiaux en déficit chronique. En conséquence, la consommation intérieure recule.
Pendant ce temps, dans les campagnes, l’absence d’infrastructures de base, d’eau potable et de routes continue d’alimenter un exode rural massif, venant grossir les ceintures de bidonvilles autour des grandes métropoles.
Un avertissement solennel
Le rapport des droits de l’homme conclut sur un avertissement sans ambiguïté : les conditions d’une explosion sociale majeure sont réunies. Une croissance économique qui ne génère ni emplois dignes, ni services publics de qualité, ni soutien au tissu entrepreneurial local « ne construit pas les États et ne protège pas les sociétés ».
L’image de l’enfant de Taza, laissé pour compte pendant des heures devant les portes closes du CHU de Fès, reste la métaphore la plus sombre et la plus crue d’un royaume à la dérive.
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