Le pouvoir change-t-il les hommes en Mauritanie ?

Ahmed Ould Bettar, l'auteur de cet article.

Je n’ai jamais vraiment envié ceux qui deviennent ministres. Ce n’est pas parce que ce poste manque de prestige ou d’importance, mais parce qu’il change souvent les gens plus rapidement que n’importe quelle école, expérience de vie ou même richesse.

Au fil des années, j’ai connu plusieurs amis qui ont accédé à des postes élevés. Avant leur nomination, nos relations étaient simples. Les appels se faisaient sans intermédiaire, les discussions étaient naturelles et les salutations sincères. Certains m’appelaient même régulièrement pour prendre des nouvelles ou partager un moment convivial.

Mais un jour, ils sont devenus membres du gouvernement, et le changement a été frappant.

Du jour au lendemain, les appels n’ont plus été pris. Les messages sont restés sans réponse. Les rencontres sont devenues compliquées, soumises à des protocoles, des agendas chargés et parfois des barrières invisibles mais bien réelles. Là où il y avait une relation humaine, on voyait soudain une personne entourée d’un tumulte administratif, d’une cour de circonstances et d’un silence inattendu.

Un constat amer et chiffré

Pour être franc, sur près de quarante ministres que j’ai côtoyés, à peine six d’entre eux gardent aujourd’hui le contact. Et même ces signes de vie sont rares.

Comme le dit l’expression populaire, certains deviennent « bouche cousue ». Ils semblent oublier que les relations qu’ils avaient avant leur ascension faisaient partie de leur histoire. Ils ne changent pas seulement de poste ; ils changent parfois de comportement, de ton et même de regard sur ceux qui les ont connus avant le succès.

Cependant, la vie rappelle que les généralisations sont dangereuses. J’ai aussi connu quelques rares exceptions qui méritent d’être reconnues.

Par exemple, un ami est devenu Premier ministre. Ce poste, dans la hiérarchie de l’État, est bien plus élevé que celui de ministre. On aurait pu penser que les responsabilités et la charge des décisions l’éloigneraient de ses anciennes relations. Pourtant, c’est l’inverse qui s’est produit.

Il est resté fidèle à lui-même. Il répond toujours à mes appels quand il le peut et prend le temps de saluer ceux qu’il connaît. À chaque fête ou événement marquant, il n’oublie jamais d’envoyer un message ou une carte de vœux. Rien de spectaculaire en apparence, mais dans un monde où le pouvoir crée souvent de la distance, ces gestes simples ont une valeur particulière.

De même, j’ai connu un autre ministre qui, malgré la lourdeur de son rôle, essaie de garder le contact. Certes, nos échanges sont moins fréquents qu’autrefois, mais ils existent toujours. Il répond quand il le peut, s’informe des nouvelles et ne donne jamais l’impression que son rôle a effacé notre amitié. Cette fidélité aux relations humaines mérite d’être notée, car elle n’est pas aussi courante qu’on pourrait le penser.

La leçon du miroir

Au final, ces expériences m’ont appris une leçon importante : ce n’est pas le pouvoir qui change les gens, mais parfois leur vraie nature que le pouvoir révèle.

Les responsabilités ne font pas disparaître l’humilité chez ceux qui la possèdent réellement. Elles ne détruisent pas non plus la fidélité, la gratitude ou le respect pour les autres lorsque ces valeurs sont profondément ancrées. Au contraire, elles mettent parfois en lumière des défauts qui existaient déjà discrètement avant l’accès aux fonctions. Le pouvoir agit comme un miroir : il ne crée pas toujours le caractère, il le révèle.

C’est pourquoi je continue de croire que la grandeur d’un responsable ne se mesure pas seulement à son titre, son influence ou ses privilèges. Elle se mesure surtout à sa capacité à rester lui-même lorsque tout l’incite à devenir quelqu’un d’autre.

En fin de compte, le monde est vraiment étrange. Certains oublient leurs amis en devenant ministres. D’autres restent accessibles en devenant Premiers ministres ou continuent, malgré leurs lourdes responsabilités, à nourrir des liens sincères avec ceux qu’ils ont connus avant le succès. Entre les deux, il y a une différence qui n’est pas liée au protocole ou à la politique : elle touche à l’élégance humaine, à l’éducation et au respect des valeurs qui résistent au temps comme au pouvoir.

Ahmed Ould Bettar

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