Sarkozy : la Légion du déshonneur ?

Nicolas Sarkozy (Photo : Wikimedia Commons)

Voilà encore une belle polémique comme les Français les adorent, surtout lorsqu’elles touchent à l’honneur des responsables politiques, ces hommes et ces femmes qu’ils ont élus pour les représenter et leur confier la gestion des affaires publiques et qui, parfois, se permettent de prendre certaines libertés avec les lois qu’ils sont supposés faire appliquer et qu’ils ont souvent eux-mêmes fait voter : faut-il ou non retirer la Légion d’honneur à l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy ?

Normalement, la question ne se pose même pas puisque l’exclusion définitive de l’ordre découle de l’application automatique du Code de la Légion d’honneur dont l’article R91 stipule sans ambiguïté : « Sont exclues de l’Ordre les personnes condamnées pour crime » et « celles condamnées à une peine d’emprisonnement sans sursis supérieure ou égale à un an ». Nicolas Sarkozy, définitivement condamné pour corruption et trafic d’influence à 3 ans de prison dont 1 ferme, entre indiscutablement dans cette catégorie. Il avait été fait chevalier de la Légion d’honneur le 12 février 2005, des mains du Président d’alors, Jacques Chirac, alors qu’il venait tout juste de quitter son poste de ministre de l’Intérieur pour prendre la tête de l’UMP. Et en 2007, lorsqu’il avait lui-même été élu Président de la République, il s’était vu remettre le collier, insigne de Grand-maître de l’ordre de la Légion d’honneur.

Désormais habitué des prétoires, c’est muni de son tout nouveau bracelet électronique que l’ancien chef d’État s’est d’ailleurs présenté à son dernier procès où il est toujours dans l’attente de son jugement dans l’affaire du financement illégal, par l’ex dictateur libyen Mouammar Kadhafi, de sa campagne présidentielle de 2007, qui lui avait justement permis d’accéder à la magistrature suprême. Un procès à l’issue duquel le parquet national financier a requis à son encontre 7 ans d’emprisonnement ferme, 300.000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité, ainsi que l’interdiction d’exercer une activité juridictionnelle, pour association de malfaiteurs, corruption, recel de détournement de fonds publics et financement illégal de campagne, excusez du peu…

Le verdict n’est pas encore tombé et on peut faire confiance à l’armée d’avocats de l’ancien président pour retarder au maximum la procédure comme il l’a fait dans les autres multiples affaires judiciaires où il est impliqué. Rappelons en effet que c’est en avril 2013 qu’avait été déclenchée l’enquête pour des soupçons de financement illégal de la campagne de 2007, alors même que le Conseil constitutionnel commençait à douter sérieusement de la validité des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy pour le scrutin suivant, celui de la présidentielle de 2012, perdue face à François Hollande, et ceci avant même que n’éclate le scandale de la double facturation via la société Bygmalion. Des écoutes téléphoniques mettent alors rapidement en évidence que Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog sont tenus informés au jour le jour des avancées de l’enquête et qu’ils n’hésitent pas, pour peser sur le cours de la Justice, à corrompre un juge en exercice en lui promettant une promotion mirifique.

S’ensuit alors une course de vitesse pour Nicolas Sarkozy qui, tout en multipliant les manœuvres dilatoires pour retarder le cours de l’instruction, s’efforce de revenir aux affaires et de se faire réélire à l’Élysée en 2017 afin de bénéficier de nouveau de son indemnité présidentielle. La manœuvre échoue finalement au stade des primaires, face à un François Fillon qui incarne la rigueur morale, avant de se faire lui-même rattraper par la patrouille et se retrouver englué dans les accusations de favoritisme et d’emploi fictif de son épouse Pénélope. C’est donc finalement en novembre 2020 seulement que Nicolas Sarkozy et son avocat finissent par comparaître devant le tribunal. Condamné en mars 2021 à 3 ans de prison, l’ancien chef de l’État fait bien évidemment appel. Le verdict est confirmé par la Cour d’appel le 17 mars 2023 mais il faut encore attendre la décision de la Cour de cassation, en décembre 2024, pour rendre définitive cette condamnation après que tous les recours possibles ont enfin été épuisés.

Depuis le 18 avril 2025, l’ancien Président de la République est donc affublé d’un bracelet électronique et purge sa peine, ce qui lui vaut en principe la suspension automatique de l’ordre de la Légion d’honneur, comme l’avait d’ailleurs confirmé le 4 mars dernier, le général et ancien chef de l’État-Major François Lecointre qui dirige l’institution depuis le 1er février 2023 comme grand chancelier de la Légion d’honneur. En conférence de presse, il avait alors rappelé publiquement que cette suspension était « de droit » et qu’elle ne faisait pas « l’objet de beaucoup d’incertitudes ».

Et pourtant, voilà que le 24 avril 2025, la Président de la République Emmanuel Macron en personne, alors en déplacement officiel à Madagascar, exclut catégoriquement cette hypothèse, affirmant sans ambages : « C’est très important que les présidents et anciens présidents soient respectés. Le président que je suis, en tant que grand maître, ne prendra aucune décision de ce type ». Et, pour bien enfoncer le clou, il ajoute que Nicolas Sarkozy a été « élu par le peuple souverain » et qu’il « mérite le respect ». Une position qui ne manque pas d’étonner et même de faire sortir de leurs gonds certains. A l’instar notamment de Julien Bayou, ancien député écologiste devenu avocat et petit-fils d’un officier de la Légion d’honneur, qui avait déjà écrit à ce sujet à la chancellerie et qui n’exclut pas de porter l’affaire devant les tribunaux.

Bien entendu, la question est purement symbolique, la Légion d’honneur, comme toutes les décorations, ayant pour seule fonction de valoriser, aux yeux de la Nation, des citoyens, civils ou militaires, ayant rendu des services exceptionnels au pays. Créé en 1802 par Napoléon Bonaparte, l’ordre de la Légion d’honneur concerne aussi bien des savants que des soldats et a pour objet de mettre en valeur des qualités remarquables tant intellectuelles que militaires, au service de l’intérêt général.

Un moyen de mettre en valeur ceux qui se distinguent pour leur bravoure mais aussi pour leur dévouement à la cause publique et au rayonnement scientifique, économique, diplomatique ou artistique de la Nation. Mais aussi, pour le premier Consul, un moyen de faire rester dans le rang ceux qui sont sensibles aux honneurs, lui qui disait en aparté : « c’est avec des hochets que l’on mène les hommes ! ». De fait, bien des intellectuels de grande valeur, à l’instar de Georges Sand, Albert Camus, Jean-Paul Sartre ou encore Pierre et Marie Curie ont fait état publiquement de leur opposition de principe à être nommés, justement pour préserver leur indépendance de vue et ne pas se laisser entraîner sur ce terrain. Certains ont refusé cette haute distinction après avoir été nommés au Journal officiel, à l’instar de Thomas Piketty en 2015 ou Catherine Deneuve et Antoine Pinay avant lui.

Il est d’ailleurs souvent reproché à l’institution d’attribuer cette haute distinction pour des mérites restés bien obscurs et reconnus par le seul pouvoir en place, même si, objectivement la procédure s’est en peu démocratisée depuis 2008 avec la possibilité d’initiative citoyenne pour proposer certaines nominations. On estime à 1 millions de personnes celles qui ont été décorées depuis la création de l’ordre, dont moins de 80 000 actuellement vivantes, ce qui est nettement inférieur à certaines époques puisqu’on en comptait 320 000 en 1962, après les grosses promotions de la guerre. Le contingent annuel est d’ailleurs strictement limité à 1350 croix à titre civil et 1115 à titre militaire, auxquels s’ajoutent des promotions spéciales comme on l’a vu à l’occasion des Jeux olympiques ou du chantier de Notre-Dame de Paris, ainsi que des décorations purement diplomatiques de chefs d’État étrangers en visite.

Une pratique qui a d’ailleurs conduit à attribuer le glorieux insigne à bien pire que Nicolas Sarkozy puisque Mussolini, Vladimir Poutine ou Bachar el-Assad en ont été décorés. Une procédure avait d’ailleurs été engagée pour le retirer à ce dernier, de même qu’elle l’a été pour l’ex-dictateur panaméen Manuel Noriegas, condamné pour blanchiment d’argent issu du narcotrafic, ou pour le cycliste Lance Amstrong, convaincu de dopage. Nombre de récipiendaires français se sont aussi vu retirés leur breloque après condamnation judiciaire, à l’instar de Maurice Papon et plus récemment de Claude Guéant et d’Isabelle Balkany.

La décision d’Emmanuel Macron, de ne pas toucher à celle de son prédécesseur, ne peut donc que surprendre et ne manquera pas de contribuer à affaiblir davantage la confiance et le respect que les Français ont encore envers leurs responsables politique. Comme s’interroge Julien Bayou : « Dans quelle société vivons-nous, si le président de la République, garant de nos institutions, choisit quelle législation s’applique et laquelle ne s’applique pas ? »…

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#Sarkozy #Libye #Kadhafi #Bygmalion

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