Benjamin Stora, considéré comme l’un des principaux spécialistes des relations algéro-françaises, a laissé entendre que le conflit apparu il y a quelques mois entre les ministères français des Affaires étrangères et de l’Intérieur au sujet des relations avec l’Algérie confirme l’existence de deux courants majeurs au sein de l’appareil d’État français.
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L’historien Benjamin Stora a déclaré que certaines personnes veulent piloter les relations algéro-françaises à partir du ministère français de l’Intérieur, ce qui donne l’impression que certains continuent de penser selon une logique ancienne, dépassée par le temps. Il a appelé à un traitement réaliste de la crise actuelle, prenant en compte les 132 années d’occupation et les tragédies qu’elles recèlent, impossibles à corriger par une simple décision ou un geste.
Benjamin Stora s’est arrêté sur la spécificité de l’occupation française de l’Algérie par rapport à ses voisins et aux autres pays qui avaient été sous contrôle français. L’Algérie était administrée par le ministère français de l’Intérieur, puisqu’elle était considérée comme un département et une partie intégrante de l’État français, et non un protectorat comme la Tunisie ou le Maroc. Il l’a exprimé en ces termes : « L’Algérie n’était pas un protectorat, mais une partie intégrante du territoire français. C’est pourquoi l’indépendance a été perçue comme une perte inédite, sans équivalent au Maroc ou en Tunisie. »
L’historien, présenté dans les médias français comme le conseiller du président Emmanuel Macron sur les questions mémorielles, a expliqué que tout dépassement de la crise doit passer par l’établissement « d’une relation fondée sur l’égalité. Lorsque le discours français se durcit, surtout s’il émane du ministère de l’Intérieur, il renvoie à l’Algérie l’image d’un ministère de tutelle intervenant dans ses affaires, comme à l’époque coloniale. »
Benjamin Stora, considéré comme l’un des principaux spécialistes des relations algéro-françaises, a laissé entendre que le conflit apparu il y a quelques mois entre les ministères français des Affaires étrangères et de l’Intérieur au sujet des relations avec l’Algérie confirme l’existence de deux courants majeurs au sein de l’appareil d’État français. Le premier veut gérer le dossier depuis la place Beauvau (ministère de l’Intérieur) ; ce sont ceux qui considèrent l’indépendance de l’Algérie comme la perte d’un vaste territoire équivalant à cinq fois la superficie de la France, et qui ne se sont toujours pas remis du choc. Ils sont représentés par la droite et l’extrême droite, notamment par le ministre de l’Intérieur tombé avec le second gouvernement Lecornu.
Le second camp, lui, s’efforce de s’adapter à une réalité amère : « l’Algérie française » appartient au passé, et l’Algérie est désormais un État souverain. Ceux-là cherchent à gérer le dossier depuis le Quai d’Orsay (ministère des Affaires étrangères). Ils tentent d’en reprendre la maîtrise dans tous ses détails, mais manquent du courage nécessaire.
Le président de la commission mémoire côté français a livré une perspective peu encourageante pour l’avenir des relations bilatérales, dans un entretien accordé lundi dernier au journal français Le Télégramme. « À mon sens, il est probable que l’apaisement ne soit jamais total sur le dossier mémoriel. Il reste encore de nombreuses questions, blessures et émotions sans réponses. »
Interrogé sur la possibilité d’une normalisation des relations entre l’Algérie et la France, Stora a répondu : « C’est possible, bien que complexe, compte tenu du poids de l’histoire et de la géographie. Cent trente-deux ans de présence coloniale ont laissé des traces profondes, nourries par la diversité des populations concernées : immigrés algériens, soldats français, harkis. S’y ajoute la proximité géographique : l’Algérie, plus grand pays d’Afrique, partage avec l’Europe plus de 1 400 kilomètres de frontière maritime qui en font un partenaire essentiel. »
Selon l’auteur de France-Algérie… Anatomie d’une rupture, coécrit avec Thomas Snégaroff, la question mémorielle ne peut être réglée « par de simples gestes symboliques ou déclarations solennelles. Elle nécessite une série d’initiatives : ouverture réciproque des archives, poursuite de la recherche, écoute des acteurs concernés. » Il souligne que les Français « réduisent souvent l’occupation française de l’Algérie à la seule guerre d’indépendance, alors qu’elle s’est en réalité étendue sur un siècle et demi. Ce processus est long et naturellement sensible. Je travaille sur ces questions depuis 1974 et j’ai vu alterner avancées et reculs. »
L’historien a renouvelé sa critique à l’égard de Boualem Sansal concernant l’unité territoriale : « La France a tracé les frontières de l’Algérie il y a près de deux siècles. À l’ouest du pays, le sentiment d’identité algérienne est profondément enraciné… Par exemple, Mascara, capitale de l’émir Abdelkader, constitue un centre essentiel de l’histoire de la nation. » Il a rappelé que certains départements français, comme celui de Nice, n’ont été rattachés à la France qu’après l’annexion forcée de l’Algérie par cette dernière.