Le général Ali Ghediri sera-t-il le ‘’Macron’’ algérien ?

Le titre volontairement provocateur est une façon de réagir contre l’utilisation abusive de la technique de la comparaison entre deux événements ou deux situations. Cette technique trahit le plus souvent son auteur dont on devine l’incapacité à opposer des arguments solides contre la vérité qui est têtue comme dirait le philosophe.

D’aucuns, comme à leur habitude voguant sur l’écume des vagues comparent Ali Ghediri à Macron sous prétexte que le Français Macron était un inconnu quand il s’était lancé dans la bataille électorale sans l’appui d’un parti.

J’ai l’impression que les réactions d’une catégorie d’Algériens sont plutôt dues à l’inattendu du geste novateur d’un homme ayant un statut particulier et dont le texte annonçant sa candidature à l’élection a fait appel à un langage inhabituelle. Le geste surprenant pour un militaire et le contenu politique du texte ont attiré l’attention de cette catégorie d’Algériens.

D’autres gens ont eu une dent dure contre le candidat/surprise, nouveau venu dans le champ miné de l’élection présidentielle. Leur argumentaire est bien musclé, sauf que quelque chose se glisse dans leur impitoyable sentence. Ce quelque chose, c’est la défense de leur chapelle qu’ils veulent faire passer pour la préoccupation de l’heure de tout un peuple qui n’est pas, comme je l’ai écrit ici, une somme de tribus, chacune regardant son nombril. Rappelons que la notion du peuple ‘’obéit’’ plutôt à un produit algébrique qui tisse des liens qui ont des effets sur le citoyen et la société. Liens ô combien nécessaire quand le destin quand il y a péril en la demeure.

Je vais modestement et brièvement me baser sur l’image et le texte de Ali Ghediri pour approcher au plus près de la motivation ‘’cachée’ de l’aventure du candidat. Commençons par l’image diffusée du candidat.

Quand c’est juste une image, on n’est pas forcément en face d’une image juste, dixit Jean-Luc Godard, adepte des jeux de mots. Alors voyons si Ali Ghediri peut-il métamorphoser la simple image qui accompagne son texte de candidature en image juste. Essayons d’évaluer ce que disent l’image et les mots de ce candidat ‘’inattendu’’ pour vérifier si la formule de l’hebdomadaire Paris-Match : ‘’le poids des mots et le choc des images’’ a quelque chance d’avoir un écho dans la société algérienne dont la méfiance à l’encontre des élections est légendaire.

Le choc des images : le candidat à la présidence, relativement jeune et ex-militaire est habillé en civil. Il est chez lui dans une chambre coquette mais sans décor ostentatoire. Il porte des lunettes, un stylo à la main et tient un cahier. Quel message nous renvoie cette topographie de l’image ? L’ex-militaire nous dit qu’il est redevenu un civil et la politique est une affaire de civils (primauté du politique sur le militaire, congrès de la Soummam).

Ses ‘’armes’’, l’arsenal de l’homme cultivé qui prend donc les décisions sur la base d’informations vérifiées et après mûres réflexions. Les meubles de la chambre indiquent la modestie du logement contrairement aux palais de dignitaires aimant exposer l’étendue de leur pouvoir. Homme cultivé, réfléchi, compétent, qualités chéries mais rares qui expliquent la colère des Algériens qui souffrent des dysfonctionnements à tous les étages des institutions censées les servir.

Le poids des mots. Le mot, pierre angulaire du texte du candidat est Rupture (1). L’ex-général, en bon tacticien frappe fort symboliquement ceux qui sont déjà assis sur le koursi et qui se sentent à l’aise uniquement dans le changement dans la continuité. Signalons quelques concepts de la philosophie politique qu’il énonce pour donner une consistance au mot de Rupture. Ces concepts sont : Etat de droit, implication du peuple, remise en cause sans tabous de l’ordre établi. Phrases lourdes de sens qui ont une résonance que l’on ne trouve pas dans les textes habituels des discours de ‘’nos’’ politiques.

La raison ? Ali Ghediri veut montrer qu’il abandonné la vieille et chère langue de bois qui fatigue l’opinion. Il a opté pour un style simple mais élégant, un vocabulaire riche sans être pédant et entre les lignes, il glisse les notions de ‘’reconstruction’’ de soi (concept créé par le philosophe Jacques Derrida natif d’Alger-el Biar), et de ‘’subconscient’’ (mot phare de la psychanalyse). Visiblement, il a compris que la rupture ne doit pas passer uniquement par le fonds des choses mais aussi par la forme de leurs expressions. En cela, il applique la théorie de toute œuvre de création. Son texte permet au lecteur de respirer contrairement à la ‘’littérature’’ étouffante qui a submergé notre société de ses ténèbres au nom d’un moralisme infantilisant.

Cependant ce texte qui accroche les esprits par une philosophie épousant la dynamique de la marche du monde et dont l’ambition de l’auteur est de se confronter aux réalités. Mais cette ambition doit reposer sur le sérieux d’un programme politique qui sera décortiqué par les spécialistes.

Un programme qui mobilise la confiance des citoyens et surtout pas un catalogue ‘’d’inventaire à la Prévert’’ d’objets hétéroclites. Un programme c’est le recensement de tous les secteurs de la vie du pays et une stratégie des priorités et du temps pour créer une dynamique qui implique les citoyens.

En un mot une politique qui repose sur une vision philosophique qui doit suinter dans les paroles, les écrits et les actes du candidat. Cette philosophie révèle la personnalité de celui qui sait construire un pont pour passer de la théorie à la pratique, entre les intentions et la capacité à les concrétiser. C’est un vecteur qui renseigne et éclaircit ce que contient exactement les notions comme l’Etat de droit et l’implication du peuple. Image et texte suffisent-ils pour conclure sur une éventuelle chronique d’un échec annoncé ou bien sur un coup de tonnerre dans le ciel orageux qui laisserait place ensuite au soleil ?

Evidemment non ! En revanche le statut, la formation intellectuelle et idéologique et les soutiens politiques (bases sociales) du candidat peuvent résonner dans la tête du citoyen. L’intelligence collective de la société peut ensuite ‘’interroger’’ l’Histoire universelle pour dénicher des exemples de candidats qui ont surgi dans l’Histoire pour ne plus en sortir.

Ali Ghediri est un ex-militaire. On connait les images qui collent aux militaires, obéissance et discipline au service de l’Etat quand bien même celui-ci est contesté par le peuple. Mais ceux qui ont quelques familiarités avec l’Histoire savent que le militaire n’est pas uniquement apte à faire la guerre. De l’antiquité à nos jours de grands stratèges militaires ont été en même temps de grands politiques. N’oubliant pas la célèbre formule ‘’la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens’’, formule d’un officier prussien qui a étudié toutes les campagnes de Napoléon (2).

Pour effacer les doutes et autres appréhensions sur le statut du militaire, il faut cultiver aux yeux des citoyens une stature d’homme d’Etat car aucun peuple n’accepte pas d’être dirigé comme une armée dont la raison d’être es la défense de l’intégrité du territoire national avec toutes les contraintes des armes que cela implique.

Les citoyens, en contrepartie de leur confiance exigent de la transparence dont ils ont été sevrés depuis l’indépendance. A commencer par la motivation et la transparence des décisions politiques sans quoi on reproduit les mêmes rengaines d’antan.

Voilà donc tous les obstacles à franchir par le candidat/surprise, me semble-t-il, d’après les réactions des lecteurs glanés ici et là dans les réseaux sociaux. Car si les bonnes et vieilles recettes persistent à tenir le haut des pavés, il est à craindre que le citoyen lambda tourne le dos à un match qui se joue comme d’habitude à huis clos. Un dernier mot ou plutôt une métaphore.

Si un candidat potentiel accédant au poste de la magistrature suprême sur la base d’une ‘’promesse’’ de transformer sa simple image en une image juste, et si jamais il échoue dans son entreprise, son pari se soldera en trou noir pour le pays. Il ressemblerait à Ismaël, le narrateur de Moby Dick d’Herman Melville qui se lança dans l’aventure par romantisme dans un bateau, se retrouva en spectateur impuissant et dépité devant le spectacle féroce de la chasse au monstre de la baleine, cet animal qui mutila l’homme. Quelle désillusion pour Ismaël qui pensait jouir de l’immensité des mers, ce havre de silence qui apaise les âmes et émerveille les esprits.

A. A.

Renvois

(1) Rupture est un journal que le regretté Tahar Djaoud avait dirigé, si mes souvenirs ne me trahissent pas. Ceci dit, j’ai remarqué que le texte de Ali Ghediri contient des idées qui ont fleuri dans la presse après octobre 88.

(2) Napoléon est connu pour être un stratège hors catégorie. On oublie qu’il fut aussi un politique qui a laissé un code civil devenu une référence dans beaucoup de pays. Il commença sa carrière de militaire sous le nom de général Bonaparte et meurt sous le nom de Napoléon, empereur des Français. Ceux qui perdent leur famille et ne sont plus connus que par leur prénom est un signe qu’il appartiennent à l’Histoire. Comme Alexandre (le Grand) ou bien plus modestement Jean-Jacques (Rousseau).

Auteur Ali Akika, cinéaste

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