La récente tribune de l’écrivain et ancien porte-parole du Palais royal, Hassan Aourid, consacrée à la crise migratoire vers Ceuta, continue d’alimenter le débat au Maroc. L’ancien historien du Royaume, figure respectée du paysage intellectuel marocain, a suscité de nombreuses réactions après avoir établi un lien entre les départs massifs de jeunes Marocains vers l’enclave espagnole et les évolutions de La Moudawana ou Code de la famille.
Dans son analyse, Hassan Aourid estime que l’affaiblissement de l’autorité paternelle et la transformation des rapports au sein de la famille auraient contribué à fragiliser une partie de la jeunesse marocaine. Une lecture qui, pour ses détracteurs, passe sous silence les causes économiques, sociales et politiques qui alimentent depuis plusieurs années le désespoir d’une partie de la population.
Une explication jugée réductrice
Les critiques reprochent à l’ancien haut responsable d’avoir privilégié une interprétation sociologique au détriment des réalités du terrain. Selon eux, la crise de Ceuta ne concerne pas uniquement des adolescents ou des mineurs isolés, mais également des adultes, des femmes, des travailleurs, des personnes âgées ou encore des citoyens issus de milieux très divers.
Pour ces observateurs, réduire ce phénomène migratoire à une évolution de la cellule familiale revient à ignorer des facteurs largement documentés : chômage, précarité, inégalités territoriales, difficultés d’accès aux services publics et manque de perspectives économiques.
Le rôle des intellectuels interrogé
Au-delà du débat sur la migration, cette controverse relance une question plus large : celle de la place des intellectuels dans le débat public marocain.
Certains commentateurs estiment qu’une partie des élites culturelles privilégie des analyses théoriques et philosophiques qui restent éloignées des préoccupations quotidiennes des citoyens. Ils dénoncent une forme de prudence intellectuelle consistant à éviter les critiques frontales des politiques publiques tout en développant des réflexions abstraites sur les mutations de la société.
Cette posture alimenterait, selon eux, le fossé grandissant entre les intellectuels et une jeunesse confrontée à des difficultés économiques persistantes.
Le parcours singulier de Hassan Aourid
La trajectoire de Hassan Aourid nourrit également les discussions. Ancien camarade de classe du roi Mohammed VI au Collège royal, il a connu une carrière politique et administrative importante avant de devenir l’un des écrivains marocains les plus prolifiques.
Ses détracteurs rappellent qu’avant sa nomination comme premier porte-parole officiel du Palais royal au début du règne de Mohammed VI, il avait lui-même traversé une période d’incertitude professionnelle après la fin de sa carrière diplomatique.
Ils estiment que cette expérience personnelle aurait pu conduire à une lecture davantage centrée sur les difficultés socio-économiques vécues par les jeunes Marocains.
Le contraste entre l’essayiste et le romancier
Un autre aspect souvent relevé concerne le contraste entre les essais politiques de Hassan Aourid et son œuvre romanesque.
Alors que ses articles sont parfois jugés prudents ou très académiques, plusieurs lecteurs soulignent que ses romans, notamment Printemps de Cordoue, La Parure du monde, Al-Moutcho, Le Nectar de La Mecque ou Le Rabat d’Al-Mutanabbi, développent un regard beaucoup plus incisif sur le pouvoir, la société et les mécanismes politiques.
Cette dualité alimente le débat sur la liberté d’expression des intellectuels et sur les différentes formes que peut prendre la critique politique dans un contexte où le roman apparaît parfois comme un espace offrant davantage de liberté que la tribune journalistique.
Une polémique révélatrice
Au-delà de la personne de Hassan Aourid, la controverse met en lumière les profondes interrogations qui traversent aujourd’hui la société marocaine. Entre crise migratoire, désillusion de la jeunesse et attentes vis-à-vis des élites intellectuelles, le débat dépasse désormais le cadre d’un simple article d’opinion pour poser une question plus fondamentale : celle du rôle que doivent jouer les intellectuels lorsqu’une société est confrontée à des défis économiques, sociaux et politiques majeurs.
Avec Mbarek Abdelkrim
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