Quelques centaines de milliers de kilomètres carrés de sable et de désert, une population clairsemée de nomades : sur le papier, le Sahara occidental n’a rien d’un territoire évident à disputer. Et pourtant, depuis le milieu des années 1970, cette ancienne colonie espagnole cristallise les rivalités du Maghreb et attire l’attention de puissances bien plus lointaines. Plusieurs facteurs, économiques autant que géostratégiques, expliquent cet intérêt disproportionné pour un territoire en apparence si pauvre.
Un sous-sol exceptionnellement riche en phosphates
La première richesse du Sahara occidental, et la plus évidente, tient à ses gisements de phosphates. Découverts en 1947 et exploités à partir de 1963, les gisements de Seguiet-El-Hamra s’étendent sur 250 kilomètres carrés et représentent des réserves estimées à plusieurs milliards de tonnes. Le site de Bou-Kraa, exploité à ciel ouvert, concentre à lui seul une part considérable de ce potentiel. Ces gisements ont rapidement attiré des capitaux étrangers, notamment américains, allemands et français, aux côtés des intérêts espagnols. Pour un pays comme le Maroc, déjà premier exportateur mondial de phosphates, l’annexion de ces réserves représenterait un renforcement considérable de sa position sur ce marché stratégique, utilisé notamment dans la fabrication d’engrais.
Des ressources qui ne se limitent pas au phosphate
Au-delà du phosphate, le sous-sol saharien recèlerait du fer, du cuivre, de l’uranium et du gaz. Les côtes, quant à elles, bordent l’un des réservoirs de poissons les plus riches au monde, un atout non négligeable pour les économies mauritanienne et marocaine. Enfin, la présence possible d’hydrocarbures sous-marins a suscité, dès la fin des années 1950, l’intérêt de grandes compagnies pétrolières internationales, qui ont mené des campagnes de forage au large des côtes. Si les résultats de ces prospections sont restés discrets, plusieurs signes – reprise des forages après 1969, contrats conclus avec des filiales de grands groupes pétroliers – laissent penser que le territoire est considéré par certains acteurs comme une réserve stratégique à ne pas négliger.
Un carrefour de rivalités régionales héritées de la décolonisation
Ces richesses potentielles s’ajoutent à un contentieux territorial ancien. Le Maroc revendique le Sahara occidental au nom de « droits historiques », hérités d’une carte du « grand Maroc » élaborée dans les années 1950, incluant à l’origine la Mauritanie elle-même. La proclamation de l’indépendance mauritanienne en 1960, mal digérée par une partie de la classe politique marocaine, a nourri la crainte de voir un autre territoire « échapper » au royaume. La Mauritanie, de son côté, avance ses propres arguments, fondés sur la continuité des populations de part et d’autre de la frontière. L’Algérie, sans revendiquer le territoire, soutient le principe de l’autodétermination et le Front POLISARIO, ce qui alimente les soupçons marocains d’une volonté algérienne d’étendre son influence dans la région.
Ce jeu à trois – parfois à quatre avec l’Espagne, puissance administrante soucieuse de préserver certains intérêts économiques et militaires après son départ – transforme un différend colonial en une question de recomposition des équilibres de pouvoir dans tout le Maghreb.
Une position stratégique convoitée au-delà de la région
Le Sahara occidental n’intéresse pas seulement ses voisins immédiats. Sa proximité avec l’archipel des Canaries, espagnol, en fait un enjeu pour les puissances occidentales, en particulier les Etats-Unis et l’OTAN, qui verraient dans une base militaire aux Canaries un point d’appui capable de surveiller l’ensemble du Maghreb et de l’Afrique occidentale. Cette dimension stratégique explique l’attention portée par certains mouvements indépendantistes, comme le M.P.A.I.A.C. canarien, qui lient explicitement le sort du Sahara occidental à celui de l’archipel.
Un vide décolonial difficile à combler
Enfin, le Sahara occidental illustre une difficulté typique des décolonisations tardives : des frontières coloniales dessinées sans égard pour les réalités humaines et économiques du terrain, un droit à l’autodétermination proclamé par les Nations unies mais concurrencé par des revendications historiques contradictoires, et une puissance administrante – l’Espagne – cherchant à organiser son retrait sans perdre tout à fait la main sur les ressources et les positions militaires du territoire.
C’est la combinaison de ces éléments – richesse minière avérée, potentiel pétrolier incertain mais alléchant, ressources halieutiques, position stratégique face à l’Atlantique et aux Canaries, et rivalités de pouvoir héritées de la décolonisation – qui fait du Sahara occidental un territoire disputé bien au-delà de ce que sa faible population pourrait laisser supposer.
Source : Le Monde Diplomatique
Mise à jour:
Le 14 novembre 1975, l’Espagne capitule en acceptant de signer l’Accord Tripartite de Madrid divisant le territoire du Sahara Occidental entre le Maroc et la Mauritanie.
On sait que le défunt roi du Maroc, Hassan II, avait envahi le Sahara Occidental afin de faire main basse sur les richesses en phosphates de ce territoire sous domination espagnole. Bien entendu, il avait coloré cette invasion d’un prétexte patriotique, argüant (faussement) que le Maroc avait des droits historiques sur ce pays – thèse que la Cour Internationale de La Haye a rejetée.
Il s’agissait bel et bien d’un coup de force, organisé alors que Franco, chef d’État en Espagne, était à l’agonie. Le successeur de Franco, le roi actuel, avait préféré ne pas insister, pour ne pas commencer son règne par une guerre. Hassan II en profita pour lancer sur le Sahara Occidental une armée de 350 000 chômeurs fanatisés quoique désarmés, opération qu’il baptisa « la Marche Verte». Lorsque Jacques Chancel, qui l’interviewa à Marrakech, lui demanda « Pourquoi 350 000 ? », il répondit exactement ceci : « C’est le nombre de naissances que Dieu nous accorde chaque année, et j’ai pensé que c’était le nombre de sujets qu’on pouvait sacrifier ». Sacrifier…
L’opération réussit, parce que le gouvernement espagnol, privé de sa tête et peu intéressé par sa colonie, n’osa pas riposter. Le Maroc annexa donc le Sahara Occidental, annexion qu’aucun pays ne reconnut, et qui, contrairement aux promesses d’Hassan II, n’a été ratifiée par aucun référendum interrogeant les populations locales.
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