Maroc : L’arrestation du journaliste Ali Lmrabet fragilise les diplomaties de Paris et Madrid

Le célèbre journaliste et youtubeur maroco-français Ali Lmrabet, exilé de longue date en Catalogne, a été interpellé dès son arrivée au Maroc. Cette arrestation relance le débat sur la liberté de la presse dans le royaume et place la France et l’Espagne dans une position diplomatique inconfortable.

Vingt-trois ans après avoir été condamné à de la prison ferme pour « délit de lèse-majesté » et vu ses journaux satiriques interdits, Ali Lmrabet fait de nouveau face à la justice de son pays d’origine. Âgé de 66 ans, le journaliste a été arrêté dimanche dernier à l’aéroport de Tanger, avant d’être transféré dans les locaux de la Brigade nationale de la police judiciaire à Casablanca pour y être interrogé.

Des accusations de diffamation numérique

Cette arrestation cible directement les activités numériques de l’opposant, installé à Barcelone depuis plus de deux décennies. Selon un communiqué de la Direction générale de la sûreté nationale, diffusé par l’agence officielle MAP, le parquet près le Tribunal correctionnel de Casablanca soupçonne le journaliste d’avoir publié des contenus numériques comportant des propos injurieux et diffamatoires envers des institutions et des personnes régies par la loi. Le ministère public a toutefois affirmé que cette procédure de garde à vue se déroulait dans le respect des garanties légales et de la présomption d’innocence.

De son côté, la famille du journaliste exprime une vive inquiétude. D’après les déclarations de son épouse, Laura Feliu, recueillies par le quotidien espagnol El Confidencial, Ali Lmrabet estime être victime d’un « enlèvement » et ignorait initialement les motifs précis de son interpellation lors de ses premiers contacts téléphoniques.

Un embarras diplomatique pour la France et l’Espagne

Cette affaire intervient dans un calendrier politique particulièrement sensible. Le Premier ministre français, Sébastien Lecornu, est attendu à Rabat ce mercredi pour une visite officielle d’envergure, accompagné d’une importante délégation ministérielle. Possédant la nationalité française, Ali Lmrabet pourrait devenir un sujet de tension, alors que Paris est régulièrement critiqué par les défenseurs des droits de l’homme pour sa discrétion face au traitement des opposants et binationaux au Maroc, à l’instar du cas de l’historien Maati Monjib.

L’Espagne se retrouve également sous pression. Bien que Madrid n’ait pas de sommet bilatéral imminent avec Rabat, les attaches d’Ali Lmrabet en Catalogne – où il réside avec sa femme, universitaire espagnole, et leurs deux enfants – ont rapidement déclenché une vague de solidarité. Le Foro de Investigación sobre el Mundo Árabe y Musulmán, un collectif d’universitaires espagnols, a immédiatement dénoncé une « persécution continue » qui dure depuis plus de vingt ans. En Espagne comme en France, les oppositions de gauche et les associations de défense de la liberté de la presse s’apprêtent à interpeller leurs gouvernements respectifs, souvent accusés de faire primer les intérêts migratoires et économiques sur la question des droits fondamentaux.

La traque des voix dissidentes de l’exil

Le cas de Lmrabet illustre la pression croissante que Rabat exerce sur les créateurs de contenu et les youtubeurs basés à l’étranger, devenus les principaux canaux de contestation face à une presse locale largement neutralisée. Le royaume n’hésite plus à cibler l’entourage des dissidents exilés, comme en témoigne la récente convocation de la mère octogénaire du youtubeur Hicham Jerando, installé au Canada.

À l’intérieur du pays, l’espace critique est réduit au minimum. Si des figures majeures du journalisme indépendant comme Omar Radi ou Souleiman Raissouni ont bénéficié de grâces royales en 2024, ces mesures de clémence s’accompagnent souvent d’une interdiction d’exercer et se soldent inévitablement par l’exil.

Pour Ali Lmrabet, ce retour au pays après cinq ans d’absence marque le prolongement d’un quart de siècle de bras de fer avec le pouvoir marocain. Harcelé par les médias officiels au début des années 2000, puis exilé en Espagne où il a collaboré avec le quotidien El Mundo, il continuait de dénoncer activement la corruption et le manque de libertés publiques à travers ses vidéos en ligne. Son sort est désormais entre les mains de la justice de Casablanca.

Visited 19 times, 1 visit(s) today

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*