Le décès d’un Marocain de 42 ans lors d’une interpellation policière dans le quartier du Pilastro à Bologne provoque une onde de choc. Entre vidéo accablante, autopsie attendue et débats sur le racisme systémique, l’Italie retient son souffle.
Le visage d’Abderrahim Fakir, 42 ans, s’est figé à jamais dans une ruelle de Bologne. Ce dimanche 19 juillet, vers midi, ce Marocain installé en Italie depuis l’enfance a perdu la vie après avoir été immobilisé au sol par deux policiers dans le quartier populaire du Pilastro. Une vidéo tournée depuis un balcon, diffusée par la famille, montre l’homme crier qu’il ne peut plus respirer pendant plus de deux minutes, avant que sa voix ne s’éteigne.
« Je ne peux plus respirer » : ces mots, prononcés en italien, résonnent comme un écho tragique des affaires qui ont secoué les États-Unis et l’Europe ces dernières années. À Bologne, ils ouvrent un nouveau chapitre douloureux dans le débat italien sur l’usage de la force, les techniques d’immobilisation et le traitement des populations issues de l’immigration.
Une interpellation filmée, une autopsie décisive
Les faits remontent à 11h59, lorsque des habitants du Pilastro appellent la police pour signaler un homme très agité dans un garage de la via Svevo. Selon les premières informations, Abderrahim Fakir s’en serait pris à un automobiliste et aurait endommagé un véhicule. Les agents arrivés sur place utilisent du gaz au poivre avant de le maintenir à plat ventre, poignets ramenés dans le dos et chevilles entravées. Un riverain aide même les policiers à le bloquer au sol.
À 12h17, une ambulance de la Croix-Rouge est dépêchée sur les lieux, alors que l’immobilisation est déjà en cours. Malgré les manœuvres de réanimation, le décès est constaté à 12h53. La vidéo, qui ne permet pas d’établir avec certitude la cause du décès, montre un homme en détresse qui implore les secours.
L’autopsie, dont les résultats sont attendus dans les prochains jours, devra déterminer le rôle éventuel de la position ventrale – souvent dénoncée pour ses risques d’asphyxie – du spray irritant, de l’état de santé de la victime ou d’une possible intoxication. Les enquêteurs s’interrogent également sur des blessures à la tête et au visage constatées sur le corps, dont l’origine reste à éclaircir.
Le parquet de Bologne, dirigé par Paolo Guido, a saisi la caméra-piéton du chef de patrouille, d’autres vidéos de riverains ainsi que les images de vidéosurveillance. Six personnes – deux policiers et quatre intervenants sanitaires – ont été inscrites dans un registre préliminaire pour homicide involontaire.
Le « bouclier » : une première controversée
Cette inscription ne constitue pas une mise en examen, mais l’application d’une norme récente introduite par le dernier décret sécurité, surnommée le « bouclier » (scudo). Ce mécanisme prévoit que les noms des personnes ayant participé aux différentes phases d’une intervention soient consignés dans un registre distinct, réservé aux faits susceptibles d’être couverts par une cause de justification. C’est l’une des premières fois que cette disposition est employée en Italie, et sa mise en œuvre dans cette affaire soulève déjà des critiques.
« Ce dispositif risque de créer une zone d’ombre autour des responsabilités », s’inquiète un avocat spécialisé dans les affaires de violences policières, qui préfère garder l’anonymat. « Il protège davantage les agents que les victimes. »
Un Marocain enraciné, mais toujours étranger
Arrivé du Maroc à l’âge de sept ans, Abderrahim Fakir vivait à Sasso Marconi, dans la région de Bologne, où il dirigeait une petite entreprise de déménagement, de nettoyage et de manutention. Son avocate, Barbara Spinelli, spécialiste du droit de l’immigration, le décrit comme un chef d’entreprise soucieux de ses salariés, courtois et respectueux.
Mais derrière cet homme installé depuis trente-cinq ans en Italie se cachait une fragilité administrative. Son permis de séjour avait été révoqué, même si une décision du juge l’autorisait à demeurer sur le territoire. Il attendait une réponse sur une demande de protection spéciale. Selon Me Spinelli, Fakir redoutait ces derniers mois que le nouveau Pacte européen sur la migration ne compromette son séjour – une crainte que rien ne justifiait juridiquement, sa situation étant régulière.
Après sa mort, l’avocate a mis en garde contre une « victimisation secondaire » consistant à passer au crible la vie de la victime. Ses proches ont dénoncé les tentatives de réduire son histoire à d’anciens démêlés judiciaires. « L’enquête devra juger les faits du 19 juillet, non le passé de l’homme », insiste-t-elle.
Pour défendre la famille, un nom s’est imposé : celui de Me Fabio Anselmo, avocat déjà présent dans les grandes affaires de morts survenues aux mains des forces de l’ordre en Italie. Il réclame que l’enquête ne soit pas confiée à la police elle-même, mais à un organe indépendant, comme le préconise la Cour européenne des droits de l’homme.
Une Italie déjà marquée par des drames similaires
L’affaire Fakir s’inscrit dans une douloureuse série de morts ayant touché des hommes issus de l’immigration. En novembre 2024, Ramy Elgaml, un Italo-Égyptien de dix-neuf ans, est mort à Milan au terme d’une course-poursuite avec les carabiniers. Une audience préliminaire est fixée au 24 septembre 2026, et le carabinier qui conduisait le véhicule poursuivant est renvoyé pour homicide routier avec « excès non intentionnel dans l’accomplissement du devoir ».
Un mois plus tôt, en octobre 2024, Moussa Diarra, un Malien de vingt-six ans, avait été abattu par un policier devant la gare de Vérone. En avril 2026, la juge Livia Magri a refusé le classement demandé par le parquet, qui invoquait la légitime défense, et ordonné de nouvelles investigations.
Ces affaires rappellent les drames qui ont marqué l’Italie bien avant : Federico Aldrovandi, dix-huit ans, mort en 2005 à Ferrare, étouffé sous le poids des agents montés sur son dos – quatre policiers ont été condamnés, une peine devenue définitive en cassation en 2012. Stefano Cucchi, interpellé le 15 octobre 2009, est mort une semaine plus tard après un passage à tabac par deux carabiniers finalement condamnés à douze ans de réclusion.
Le spectre du racisme systémique
Rien ne permet encore d’affirmer qu’Abderrahim Fakir a été traité différemment parce qu’il était marocain, et aucun mobile raciste n’a été établi. Mais son origine, sa situation administrative et les précédents italiens rendent la question légitime.
Cette défiance a été relevée par la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) du Conseil de l’Europe. Dans son rapport sur l’Italie publié en octobre 2024, elle signalait de nombreux témoignages de profilage racial visant surtout les Roms et les personnes d’ascendance africaine, décrivait un discours public devenu plus xénophobe et recommandait une étude indépendante sur les pratiques policières.
Le texte a été vivement contesté à Rome. Le président Sergio Mattarella lui-même avait fait part de sa « stupeur » et réaffirmé son soutien aux forces de l’ordre.
Bologne sous le choc
À Bologne, la mort d’Abderrahim Fakir a provoqué une vive émotion. Des rassemblements spontanés se sont tenus devant le commissariat du Pilastro, où des manifestants ont dénoncé « un énième crime d’État ». La municipalité a appelé au calme tout en réclamant « toute la lumière » sur ce drame.
« Nous sommes face à un homme qui était chez lui en Italie, qui y travaillait, qui y avait sa famille », a déclaré le maire de Bologne, visiblement ému. « Son décès nous interroge sur nos pratiques et sur la manière dont nous traitons ceux qui, comme lui, ont choisi ce pays pour y construire leur vie. »
Pour l’écarter ou la confirmer, la question du racisme systémique dans les forces de l’ordre italiennes devra être examinée par une enquête rapide, indépendante et transparente. C’est à ce prix que la justice pourra être rendue, et que la mémoire d’Abderrahim Fakir pourra trouver un peu de paix.
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