Une lecture philosophique de l’agression contre l’Iran

Photo aérienne diffusée par le Centre de presse iranien via Agence France-Presse des personnes creusant des tombes lors des funérailles d’enfants tués lors d’une frappe qui aurait visé une école primaire dans la province iranienne d’Hormozgan, à Minab, le 3 mars 2026.

La liberté par les bombardements et le mensonge confortable

Commençons par une image simple, peut-être caricaturale. Imaginez quelqu’un qui force l’entrée de votre maison, casse la porte, détruit les murs, puis vous dit en vous secouant violemment : « Je suis venu pour te libérer. » Quelque chose dans cette image est immédiatement rejeté par l’esprit. Non pas parce que l’idée de libération est mauvaise, mais parce que les moyens contredisent fondamentalement le but. C’est exactement ce qui se produit lorsque l’on justifie les bombardements militaires par un discours de liberté et de protection des peuples contre la tyrannie. C’est la question que nous posons aujourd’hui à la lumière de l’attaque contre l’Iran, et dans le contexte de la plaie jamais refermée de Gaza : comment une valeur fondée sur l’indépendance de la volonté humaine peut-elle être imposée par un moyen qui annule cette même volonté ?

Pour répondre à cette question problématique, nous allons explorer les positions de certains philosophes. Commençons par le philosophe allemand Kant, qui a établi un principe moral devenu la pierre angulaire de toute la pensée moderne. Ce principe est : l’être humain est une fin en soi, jamais un moyen pour une autre fin. Le principe semble simple, mais ses implications sont très profondes. Lorsque des civils sont bombardés dans le cadre d’une stratégie militaire menée par des forces extérieures, même si cette stratégie vise à renverser un régime tyrannique, ces civils sont transformés en un moyen au sein d’un calcul politique. Leurs corps, leurs âmes et leurs maisons deviennent des prix acceptables dans une équation dont ils n’ont pas choisi de faire partie.

Nous nous trouvons alors face à un paradoxe : si la liberté est une valeur morale suprême, comment pouvons-nous la défendre par des actions qui violent le principe de dignité sur lequel elle repose ? La réponse kantienne est sans hésitation : vous ne le pouvez pas.

Pour Kant, l’éthique n’est pas un calcul des conséquences. Peu importe que vous disiez que le résultat sera bon. Ce qui importe, c’est que le comportement lui-même doit pouvoir devenir une loi universelle. Et si notre loi est : « Il est permis de tuer des civils pour libérer les peuples », alors cette loi se détruit elle-même car elle nie l’être humain même qu’elle prétend protéger. Donc, d’un point de vue philosophique kantien, l’Amérique et l’entité sioniste déforment la loi morale et l’exploitent pour leurs propres intérêts particuliers.

Si nous passons à l’examen de la philosophie d’Habermas et de la cohérence de cet acte irrationnel consistant à réaliser la liberté d’un peuple avec les mêmes missiles et bombes qui ont tué les enfants de Palestine, nous nous trouverons confrontés à la question de la rationalité et de la légitimité volée. Jürgen Habermas a distingué deux types de rationalité, une distinction qui peut sembler académique mais qui décrit en réalité quelque chose que nous connaissons tous de la vie quotidienne.

  • Rationalité instrumentale : C’est la rationalité de celui qui demande seulement : « Comment atteindre le but ? » « Quels moyens sont utiles ? »
  • Rationalité communicationnelle : C’est la rationalité de celui qui demande : « Ce but est-il légitime ? » « Ceux qui sont affectés par lui sont-ils d’accord ? » « Est-il né d’un dialogue authentique ? »

L’intervention militaire est, dans son essence, une pure rationalité instrumentale. Elle suppose que la force est un outil suffisant pour remodeler la réalité politique. Mais Habermas dit quelque chose de fondamental : la liberté ne vient pas de l’extérieur. Elle naît plutôt lorsque les citoyens eux-mêmes participent à la formation de leur volonté collective. Le changement qui vient par les bombardements peut renverser un régime, mais il ne construit pas une société. La légitimité qui ne s’est pas formée par une discussion interne authentique est une légitimité fragile qui s’effondre dès que la force extérieure se retire.

Plus dangereux encore est ce qui peut survenir lors des moments d’agression : le silence imposé à la voix de la réforme interne. Le langage de la sécurité, de la souveraineté et de la résistance s’élève. Quant aux véritables forces réformatrices à l’intérieur de l’Iran, celles qui luttent depuis des années pour le changement, elles se retrouvent soudainement accusées de collusion avec l’extérieur. Les bombardements n’affaiblissent pas la tyrannie ; ils lui donnent souvent un prétexte supplémentaire.

Foucault pose une question encore plus dérangeante. Il ne demande pas : « Le moyen est-il légitime ? » Il demande : « Le but déclaré est-il le but réel ? »

Foucault nous enseigne que les discours nobles ne naissent pas dans le vide. Ils sont toujours entrelacés avec des relations de pouvoir, des intérêts et de l’influence. Lorsque le discours de la diffusion de la démocratie et de la protection des droits de l’homme est présenté dans un contexte d’objectifs géopolitiques clairs, d’intérêts pétroliers connus et d’alliances stratégiques établies, il devient notre droit, et même notre devoir, de demander : Sommes-nous face à un véritable projet de libération ? Ou sommes-nous face à un réaménagement des équilibres de pouvoir régionaux, habillé d’un langage éthique emprunté ?

Dans ce cas, la liberté ne disparaît pas en tant qu’idée, mais elle se transforme en un outil rhétorique qui produit une légitimité pour l’intervention et marque l’hégémonie du sceau des Lumières.

Ce sujet ne peut être abordé sans s’arrêter sur Gaza. Si les valeurs humaines sont vraiment universelles, cela signifie qu’elles s’appliquent à tout le monde sans exception. L’enfant qui meurt sous les bombardements a la même valeur, qu’il meure à Téhéran, à Gaza ou ailleurs. Mais ce que nous voyons est complètement différent.

Le discours des droits de l’homme est mobilisé avec ferveur contre l’Iran. En même temps, il utilise le silence ou des justifications stratégiques lorsqu’il s’agit des victimes palestiniennes. Il légitime un meurtre visant à anéantir un peuple entier, tandis que tout le monde allié à l’entité sioniste soulève la justification de la légitime défense contre le terrorisme. Cette contradiction n’est pas qu’une simple lecture critique ; elle détruit tout le discours à la racine. Quand les gens voient cette sélectivité, ils ne rejettent pas l’idée de liberté. Ils refusent plutôt d’accepter ce discours particulier parce qu’ils voient qu’il ne s’agit pas de liberté, mais de politique déguisée. La première victime de cette contradiction n’est pas seulement les civils ; c’est l’idée même d’universalité morale.

L’histoire moderne a écrit cette leçon dans le sang plus d’une fois. Avant la destruction de l’Irak, on a déclaré que le but était d’éliminer les armes de destruction massive et de construire la démocratie. Mais le résultat fut un État exsangue, une société déchirée, des vagues de violence sans fin et du pétrole drainé au profit du capital mondial.
Quant à l’Afghanistan, l’intervention militaire a duré vingt ans, et le résultat fut le retour des Taliban, plus enracinés qu’avant. En Libye, le régime est tombé rapidement, mais l’État est tombé avec lui et ne s’est pas relevé à ce jour. La Syrie reste une plaie ouverte.

Ce n’est pas parce que les peuples de ces pays rejettent la liberté. C’est parce que la liberté n’est pas quelque chose qui peut être livré avec des missiles. La liberté est une construction culturelle, institutionnelle et historique qui nécessite du temps et une légitimité interne qu’aucune force extérieure ne peut accorder. En Iran spécifiquement, la pression militaire mènera probablement à deux résultats qui contredisent directement le but déclaré : renforcer l’emprise sécuritaire du régime, qui trouve dans l’agression extérieure une justification pour sa pérennité, et affaiblir les voix réformatrices internes, qui seront accusées d’être des agents liés à l’extérieur.

Lorsque nous présentons cette position critique, certains pourraient se précipiter pour nous accuser de justifier la tyrannie iranienne. C’est une conclusion émotionnelle, superficielle et fausse. Rejeter l’intervention militaire ne signifie pas approuver l’oppression interne. Une position philosophique et éthique cohérente refuse l’utilisation de la force militaire comme moyen d’imposer des valeurs, aussi nobles que ces valeurs puissent être dans leur discours. Elle se caractérise par la pleine défense du droit des peuples à résister à la tyrannie par des moyens internes, souverains et pacifiques. Cette position, issue d’une lecture philosophique rationnelle et d’une pensée critique, refuse de choisir un mensonge confortable.

Il existe un discours qui parle de liberté mais l’impose par la force. Il prêche la dignité mais repose sur des moyens qui violent la dignité. Il déclare son adhésion aux valeurs universelles mais dans un contexte de sélectivité criante. Ce discours ne devrait pas nous tromper, car nous voyons ses résultats sur le terrain, nous le connaissons bien et nous lui résistons constamment.

Les véritables Lumières, telles que les comprenait Kant, sont la libération de l’homme en lui permettant d’être un acteur de sa propre histoire, et non un sujet de stratégies qui décident et déterminent son destin en son nom.

Les Lumières sont un chemin historique qui se forme de l’intérieur. Elles ont besoin de temps, de conditions et d’acteurs réels issus des sociétés elles-mêmes. Quand les valeurs se mêlent aux missiles, la question centrale devient une seule : Ce qui nous est proposé est-il vraiment la liberté et la paix ? Ou est-ce une reformulation de l’hégémonie dans un langage éthique trompeur ? L’histoire a répondu. La philosophie a répondu. Il ne reste plus qu’à écouter, pour que notre véritable résistance puisse commencer.

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