Deux poids, deux mesures : pourquoi la France abandonne-t-elle l’écrivain-historien Maâti Monjib ?

Alors que l’Élysée s’est mobilisé pour libérer Boualem Sansal en Algérie, la France reste silencieuse face à la persécution persistante de l’historien franco-marocain Maâti Monjib. Officiellement gracié, il demeure privé de droits, séparé de sa famille et matériellement asphyxié.

Alors que l’Élysée s’est mobilisé pour libérer Boualem Sansal en Algérie, la France reste silencieuse face à la persécution persistante de l’historien franco-marocain Maâti Monjib. Ce double standard se manifeste également dans le consensus presque unanime des partis politiques français. Pourquoi une telle différence de traitement entre deux écrivains binationaux persécutés à l’étranger ?

Par Abdellatif Laâbi poète, Abderrahim Afarki et Yahya Yachaoui, défenseurs des droits humains

Alors que l’Élysée s’est mobilisé pour libérer Boualem Sansal en Algérie, la France reste silencieuse face à la persécution persistante de l’historien franco-marocain Maâti Monjib. Officiellement gracié, il demeure privé de droits, séparé de sa famille et matériellement asphyxié.

Ce double standard se manifeste également dans le consensus presque unanime des partis politiques français : le soutien à Boualem Sansal a été présenté comme « inconditionnel », toutes tendances confondues. Historiquement, la droite française soutenait ouvertement le régime marocain. Mais ces dernières années, même La France insoumise est restée silencieuse sur les violations des droits humains au Maroc — motions non votées au Parlement européen concernant Monjib, le Hirak du Rif ou de Qliâa, les tortures documentées, le cas de Saïda Alami, etc. Il semble que son leader « maximo » ait, lui aussi, goûté aux délices de la monarchie…

Un écrivain défendu, un autre abandonné

Le 16 novembre 2024, Boualem Sansal est arrêté à Alger pour « atteinte à l’intégrité territoriale » après des propos sur les frontières algéro-marocaines. Condamné à cinq ans de prison en mars 2025 à l’issue d’un procès dénoncé comme politique, il bénéficie aussitôt d’une mobilisation diplomatique exceptionnelle : déclarations présidentielles, résolution du Parlement européen, pétitions d’intellectuels internationaux, médiation interétatique. En novembre 2025, il est finalement gracié pour raisons humanitaires¹.

À l’inverse, Maâti Monjib — écrivain, historien et professeur à l’université Mohammed-V de Rabat, cofondateur de l’ONG Freedom Now — est arrêté dès décembre 2020 après avoir dénoncé publiquement l’hypertrophie de l’appareil sécuritaire marocain et l’érosion des libertés publiques². Condamné à un an de prison en janvier 2021 dans un procès entaché d’irrégularités majeures³, il est libéré provisoirement après une grève de la faim de vingt jours⁴. Mais aucune initiative diplomatique française notable n’accompagne alors sa situation. Le Quai d’Orsay se contente d’indiquer qu’il « suit le dossier ».

Une grâce sans droits

En juillet 2024, Maâti Monjib bénéficie d’une grâce royale. Mais celle-ci n’entraîne ni restitution de ses droits civiques, ni réintégration universitaire, ni dégel de ses comptes bancaires. Suspendu de son poste sans procédure disciplinaire régulière, privé de couverture sociale, empêché d’accéder à ses ressources, il subit une véritable mort professionnelle et sociale sans fondement judiciaire.

À cela s’ajoutent des campagnes de diffamation de nature religieuse. En juillet 2023, un communiqué du Conseil supérieur des oulémas — institution officielle présidée par le roi — l’accuse à tort d’avoir soutenu l’autodafé du Coran en Suède⁵. Cette fake news déclenche une vague de menaces publiques, notamment de figures salafistes extrémistes, et contraint Monjib à quitter temporairement son domicile pour sa sécurité.

« Libre », mais prisonnier

En janvier 2026, Maâti Monjib reste interdit de quitter le territoire marocain sans décision judiciaire formelle, sans notification écrite, sans voie de recours effective. Il est séparé de son épouse et de sa fille, installées à Montpellier, depuis plus de cinq ans. Ses deux passeports — marocain et français — ont été confisqués. Le consulat de France, bien qu’informé, n’a engagé aucune démarche connue pour lever cette interdiction.

Plus grave encore, les autorités entravent désormais toute tentative de survie économique. La police a empêché la vente de sa voiture à un proche qui devait l’aider financièrement. Sa sœur, cherchant à vendre un appartement pour le soutenir, s’est vu bloquer la transaction et geler son bien. Ses propres comptes restent inaccessibles.

Cette interdiction de sortie du territoire viole pourtant le droit marocain : l’article 16 du Code de procédure pénale limite ce type de mesure à un an maximum. Monjib la subit depuis octobre 2020, soit plus de cinq ans, sans renouvellement judiciaire ni motivation écrite. Elle constitue également une violation de l’article 12 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ainsi qu’une atteinte grave au droit à la vie familiale.

Une justice comme instrument de contrôle

La situation judiciaire de Maâti Monjib ne relève pas d’un simple dysfonctionnement administratif. Elle relève d’un usage politique de la procédure.

« J’ai eu quarante-quatre audiences dans le premier procès, toutes reportées après quelques minutes. Le second dossier est toujours ouvert mais je ne suis plus convoqué depuis janvier 2021. À chaque prise de parole publique, on me menace de relancer les audiences », témoigne-t-il.

Une justice suspendue, ni close ni jugée, mais utilisée comme épée de Damoclès permanente.

Une realpolitik à géométrie variable

Pourquoi une telle différence de traitement entre deux écrivains binationaux persécutés à l’étranger ?

Face à Alger, la confrontation diplomatique est devenue structurelle : mémoire coloniale, tensions politiques, dossiers migratoires. Défendre Boualem Sansal permettait à la France d’afficher une posture morale à faible coût stratégique.

Face à Rabat, en revanche, la relation est jugée « stratégique » : coopération sécuritaire, investissements, politique migratoire, réseaux politico-économiques imbriqués. Défendre publiquement un intellectuel critique marocain serait perçu comme un risque diplomatique excessif. Comme le résume l’historien Pierre Vermeren : « Maâti Monjib est victime de la realpolitik franco-marocaine. » Et l’avocat William Bourdon : « Le droit consulaire est théoriquement égalitaire ; en pratique, il est hiérarchisé selon les intérêts géopolitiques. »

Une citoyenneté française conditionnelle

La République proclame l’égalité de ses citoyens. Mais dans les faits, cette égalité se module selon l’utilité diplomatique du régime qui détient ses ressortissants.

Boualem Sansal devient un symbole mobilisable. Maâti Monjib devient un embarras diplomatique à neutraliser par le silence.

L’un bénéficie d’un soutien présidentiel public et d’une mobilisation européenne.L’autre subit l’abandon, l’isolement et une liberté surveillée — sans même la protection minimale de son propre État.

Le silence comme politique

En janvier 2026, Maâti Monjib est officiellement « libre ». En réalité, il est prisonnier d’un territoire qui lui refuse le droit élémentaire de rejoindre sa famille, de se soigner, d’exercer son métier et d’accéder à ses biens. Pendant ce temps, Paris détourne le regard.

La diplomatie française n’a pas seulement choisi ses combats.Elle a choisi ses silences.Et ce silence n’est pas une neutralité.C’est une complicité.

***

Notes

1 Le Monde, 17 novembre 2024 ; Amnesty International, communiqué du 28 mars 2025 ; Associated Press, 12 novembre 2025.

2 Amnesty International, « Maroc : arrestation de l’historien Maâti Monjib », 30 décembre 2020.

3 Amnesty International, « Maroc : condamnation injuste de Maâti Monjib », 28 janvier 2021 ; Human Rights Watch, 29 janvier 2021.

4 Reporters sans frontières, communiqué du 12 mars 2021.

5 Hespress, Assabah, site du ministère marocain des Habous et des Affaires islamiques, juillet 2023 ; entretien de Maâti Monjib à RFI, juillet 2023.

Source : Facebook

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