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Franco Berardi (Bifo)
Musk dans la politique intérieure américaine, Trump sur la scène internationale et l’UE sur le continent européen sont la parfaite condensation de la soif de sang, de l’incompétence, du cynisme et de la brutalité de l’ordre actuel ainsi que de la crise irréversible du capitalisme.
On retient son souffle pendant que les fous blancs du Ku Klux Klan mondial entament leur dernière danse, bloquant et pillant des ressources essentielles à des milliards de personnes. Ils préparent un génocide à grande échelle et, entre-temps, se disputent entre eux, tandis que les incendies et les inondations engloutissent la terre et que ce qu’il reste de la civilisation s’effondre.
L’arrogance des vainqueurs imaginaires
Dans Vuelta de siglo (2006), Bolívar Echeverría expliquait que la transition vers le XXIe siècle consiste essentiellement en l’instauration d’une vision du monde baroque à la place de l’architecture gothique de la société industrielle. Jean Baudrillard le savait déjà lorsqu’il écrivit en 1977 le livre le plus important de cette décennie, L’échange symbolique et la mort. Mario Perniola l’avait également formulé très clairement dans La società dei simulacri (1980) : dans le monde à venir, le simulacre remplacera la réalité. Ce monde annoncé est déjà là.
Un programme informatique a généré la vidéo qui remet les choses en place dans le paysage désolé de Gaza. À la Documenta de Kassel en 2017, j’avais proposé une performance intitulée Auschwitz on the Beach, mais la presse allemande m’a accusé d’antisémitisme et un ministre m’a traité de provocateur de mauvais goût. L’arrogant Donald Trump a copié mon idée et a produit une vidéo montrant Auschwitz on the Beach transposé à Gaza. Là où hier il y avait des camps de concentration, des enfants mourant de faim, de soif et de froid, des tanks écrasant des corps ensanglantés, des colonnes de familles épuisées pourchassées par des drones assassins, aujourd’hui, enfin, des gratte-ciel surgissent. Des dollars tombent d’une statue dorée de Trump, les enfants ressuscités des fosses communes courent joyeusement ramasser la manne qui descend bibliquement du ciel et, pour conclure, le bon Netanyahu bronze sur la plage, allongé sur une chaise longue à côté du bon Père Noël Donald Trump. Il était temps, je les attendais depuis qu’un petit journal appelé A/traverso déclarait audacieusement : « L’information fausse produit des événements réels. » C’était en 1976.
La génération née avec une manette dans une main et un téléphone dans les yeux n’écoutera pas
Pendant ce temps, le funambule Musk licencie des milliers de personnes dans les ministères, intime aux fonctionnaires du FBI de révéler ce qu’ils ont fait la semaine dernière et lance des plans pharaoniques pour la colonisation de l’espace. Attention, les jeunes. Ce n’est pas le moment des scandales. Ce n’est pas le moment de défendre les droits humains, la Constitution, les bons sentiments, la démocratie, toutes ces choses démodées. La génération née avec une manette dans une main et un téléphone dans les yeux n’écoutera pas : elle s’alignera, telle une armée de rats, dans le hachoir algorithmique qui les transformera en esclaves déprimés, mais heureux, jusqu’à leur réveil — mais alors, il sera trop tard.
Le cynisme fait partie du jeu baroque. La réalité gothique est effacée par la force de l’énonciation algorithmique, des montagnes de cadavres s’amoncellent, d’énormes pelleteuses les enterrent avec le XXe siècle, et ainsi, enfin, nous pouvons voler sur les ailes de la fantaisie assistée par ordinateur, l’intelligence artificielle et l’immersion virtuelle dans le Mediavers introyecté via un dispositif Neuralink.
Retenez votre souffle, les jeunes, et attendez encore un peu. Il n’est pas certain que les génies de l’informatique aient totalement compris comment fonctionne la réalité des corps, qui gémissent, souffrent et parfois meurent. Je ne sais pas comment tout cela va finir (personne ne le sait), mais je fais ma prophétie et, comme d’habitude, je prends le risque d’avoir raison. L’aventurisme médiatico-démocratique produit déjà l’effondrement de la réalité géopolitique mondiale et ne tardera pas à avoir des effets dévastateurs sur la société américaine elle-même.
Ces millions de travailleurs américains que Musk menace allègrement ont tous un fusil dans leur entrée. Des dizaines de milliers de fonctionnaires du FBI, humiliés et traités comme des écoliers par une bande de joyeux violeurs, manipulent des bases de données capables de mettre en crise l’ordre de la vie américaine. L’État profond existe vraiment, ce n’est pas une invention de Steve Bannon, et tôt ou tard, il devra se venger pour défendre ses intérêts immondes, qu’Elon Musk pense pouvoir ignorer. (Et il se pourrait bien que la milice de Bannon se range du côté des ennemis de Musk.)
La défaite européenne, la tragédie ukrainienne
« Un peuple écrasé et bafoué par la lâcheté des gouvernements américains et européens, après deux ans d’héroïsme et de sang versé, nourrira pendant des générations un ressentiment et confiera sa volonté sacrée de rédemption au nationalisme le plus brut, voire à de nouveaux fascismes, dans l’espoir d’annuler les verdicts. Une autre démocratie qui s’effondre, nourrissant les forces antidémocratiques qui se déchaînent en Europe. »
C’est ce qu’affirmait Flores d’Arcais (L’invasore premiato e la disfatta della democrazia, Micromega, 18 février 2025).
Flores a raison de dénoncer cette trahison, mais il devrait aussi faire son mea culpa, car lui, comme tant d’autres intellectuels européens, a cru, et pire encore, a fait croire que Biden était une personne digne de confiance, que les Américains s’engageaient réellement à défendre la démocratie ukrainienne (qui, d’ailleurs, n’a jamais existé).
L’Europe doit assumer sa défaite. Défaite militaire, défaite politique, mais surtout défaite morale.
Si l’Union Européenne avait eu une mission, elle aurait été d’imposer une médiation pacifique, en refusant le chantage de Biden. À la place, la voici agenouillée devant Poutine et surtout devant son complice de la Maison Blanche.
Nous voici dans un nouvel épisode de la tragédie. L’Union Européenne se demande comment sauver son honneur et sa démocratie libérale. Mais la démocratie libérale est finie. Les capitales européennes tombent les unes après les autres sous l’emprise du national-libéralisme de Musk et Bannon. Quant à l’honneur, j’en ris.
Au lieu de sauver l’honneur de l’Europe, les dirigeants français, britanniques et allemands doivent sauver leur propre peau. L’UE est un cadavre ambulant.
Souvenez-vous du 1er mars 2022, lorsque Zelensky déclara au Parlement Européen : « L’Ukraine est prête à mourir pour l’Europe, nous verrons si l’Europe est prête à mourir pour l’Ukraine. »
Nous verrons bien. Mais cette fois, ce ne sera pas une métaphore poétique. Cette fois, nous pourrions mourir pour de vrai.
Réfléchissons : Trump a envoyé Vance à Munich pour dire que les États-Unis ne veulent plus de nous et que Poutine est son nouvel allié. Pete Hegseth, violeur et secrétaire à la Défense, a déclaré que l’Europe ne doit plus compter sur le bouclier américain et qu’elle doit se défendre seule, ce qui implique de multiplier les dépenses militaires – mais cela ne peut pas se faire en un mois ou deux. Madame Von der Leyen proclame que nous allons maintenant nous armer jusqu’aux dents. Mais pourquoi Poutine attendrait-il que l’Europe s’arme, maintenant que les États-Unis ne la défendent plus ? Mon impression est que les Russes se préparent à écraser le réarmement européen avant qu’il ne devienne une menace pour eux. Si je vivais à Vilnius ou à Riga, je serais très inquiet. Et même si je vivais à Varsovie.
Flores affirme que « cette tragédie pour la démocratie sera aussi une catastrophe pour l’Europe. Le cadeau de Trump à Poutine se fait aux dépens de l’Europe, au prix de sa désintégration ». Et sur ce point, il n’y a pas d’autre choix que de lui donner raison.
Cela fait longtemps que nous savons que l’Union européenne est bien loin de ce que voulaient ses fondateurs, bien loin des illusions des enthousiastes de 1968 qui se sont convertis à l’européisme alors qu’une telle conversion n’avait plus aucun sens. Cela fait longtemps que nous savons que l’Union européenne n’est rien d’autre qu’un chapitre de la contre-révolution libérale. Mais désormais, l’Union sombre dans la confusion mentale.
Source : Diario Red, 01/03/2025
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