Le dilemme du Maghreb : pourquoi l’Union européenne doit contenir l’escalade des tensions entre l’Algérie et le Maroc

Pourquoi la fragmentation de l’UE risque d’alimenter les tensions Algérie–Maroc, et comment une stratégie neutre et coordonnée pourrait prévenir l’escalade et protéger la stabilité régionale.

Par Djallel Khechib
Moyen-Orient & Afrique du Nord
Stimson Center, 2 avril 2026

L’escalade des tensions entre l’Algérie et le Maroc pousse le Maghreb vers une confrontation déstabilisatrice, avec des conséquences directes pour la sécurité européenne, l’approvisionnement énergétique et la gestion des migrations. Des alignements géopolitiques divergents, une course aux armements qui s’intensifie et l’effondrement de l’interdépendance économique renforcent un dilemme classique de sécurité, risquant d’échapper au contrôle bilatéral. Les retombées sont déjà visibles à travers les perturbations des flux gaziers, les représailles commerciales et les pressions migratoires affectant des pays comme l’Espagne, la France et l’Italie. Une réponse européenne fragmentée a encore affaibli sa capacité à gérer la crise, soulignant la nécessité d’une stratégie coordonnée fondée sur la neutralité, l’interdépendance économique et des mesures de confiance.

Depuis le déclenchement de la crise de Guerguerat en novembre 2020, les relations entre l’Algérie et le Maroc se sont régulièrement détériorées, marquées par une escalade dangereuse. Plusieurs indicateurs soulignent la gravité de cette tendance, faisant craindre que les deux États ne « marchent vers la guerre en somnambules ». Une telle instabilité pourrait avoir des répercussions importantes non seulement pour le Maghreb, mais aussi pour les rives nord de la Méditerranée.

Cette situation précaire appelle une réponse proactive de l’Union européenne fondée sur ce que nous appelons une stratégie de « double endiguement souple ». Par une diplomatie de neutralité efficace, les États membres de l’UE devraient maintenir un équilibre tout en favorisant la confiance et l’interdépendance mutuelle entre les deux rivaux. L’objectif serait de contenir l’escalade, d’en atténuer les conséquences et de jeter les bases d’une résolution durable.

« Marcher vers la guerre en somnambules » : cinq niveaux dangereux d’escalade
Cinq indicateurs concrets illustrent la gravité de l’escalade en cours entre l’Algérie et le Maroc.

Sur le plan international, l’Algérie a renforcé ses liens avec des puissances eurasiatiques telles que la Russie et la Chine, a rejoint la Nouvelle banque de développement liée aux BRICS et a élargi ses relations vers l’Asie. Le Maroc, à l’inverse, s’aligne étroitement avec les États-Unis et les partenaires occidentaux, se positionnant comme un acteur clé de la sécurité en Afrique. Ces orientations opposées renforcent des perceptions divergentes des menaces.

Au niveau régional, la crise se concentre sur le Sahara occidental. Le Maroc revendique la souveraineté et considère le Front Polisario comme une menace séparatiste, tandis que l’Algérie soutient l’autodétermination sahraouie. Les tensions se sont accrues après la normalisation des relations entre le Maroc et Israël en 2020, en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine — un arrangement que l’Algérie perçoit comme un encerclement stratégique.

Sur le plan militaire, les deux États figurent parmi les principaux importateurs d’armes en Afrique, alimentant un dilemme classique de sécurité. L’Algérie dépend fortement des systèmes russes, notamment des avions et des sous-marins avancés, tandis que le Maroc s’approvisionne principalement auprès des États-Unis, de la France et d’Israël, en développant ses capacités en missiles et drones. Cette course aux armements renforce la méfiance mutuelle.

Économiquement, la faible interdépendance et la paralysie de l’Union du Maghreb arabe suppriment les incitations à la retenue. Les échanges bilatéraux se sont effondrés, et la suspension en 2021 par l’Algérie du gazoduc Maghreb-Europe a accentué la rupture. Enfin, sur le plan culturel, les différends autour d’un patrimoine commun ont alimenté des récits nationalistes et des hostilités en ligne. Ensemble, ces dynamiques évoquent ce que l’historien Christopher Clark a qualifié de « somnambules marchant vers la guerre ».

Comment l’escalade nuit-elle aux pays de l’UE ?
En raison de la proximité géographique et d’une forte interdépendance humaine et économique, toute guerre entre l’Algérie et le Maroc compromettrait la sécurité des États membres de l’UE — en particulier l’Italie, la France et l’Espagne. Si les pays européens sont perçus comme soutenant un camp, ils risquent de détériorer leurs relations avec l’autre et de subir des pressions de rétorsion. Les intérêts européens restent donc fortement exposés. Au cours des cinq dernières années, l’escalade des tensions a déjà démontré ses effets négatifs.

Par exemple, l’escalade consécutive à la crise de Guerguerat (après novembre 2020) a menacé la sécurité énergétique et la stabilité de l’approvisionnement en gaz de l’Espagne. Après la rupture des relations diplomatiques par l’Algérie en août 2021, celle-ci a cessé d’utiliser le gazoduc Maghreb-Europe (MEG) en novembre. Ce gazoduc, passant par le Maroc, fournissait environ 12 milliards de mètres cubes de gaz par an à l’Espagne.

Bien que le gazoduc sous-marin Medgaz reliant directement l’Algérie à l’Espagne ait été activé, il ne fournit qu’environ 8 milliards de mètres cubes par an — un volume insuffisant pour compenser la perte. De plus, l’Algérie a exigé que l’Espagne ne réexporte pas de gaz algérien vers le Maroc, avertissant que toute violation pourrait entraîner la résiliation du contrat — une condition perçue à Madrid comme une atteinte à sa souveraineté.

Les tensions se sont encore accrues en mars 2022 lorsque l’Espagne a officiellement soutenu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental. L’Algérie a immédiatement suspendu le traité d’amitié et de coopération de 2002, imposé des restrictions commerciales et limité les transactions bancaires. Les exportations espagnoles vers l’Algérie ont chuté de 45,9 % en 2022 par rapport à 2021, et la baisse s’est poursuivie début 2023.

Bien que l’Algérie ait finalement évité d’utiliser le gaz comme levier politique, cet épisode a suscité des inquiétudes quant à sa fiabilité en tant que partenaire énergétique, notamment dans le contexte de la crise énergétique européenne consécutive à la guerre en Ukraine.

Paradoxalement, la position pro-marocaine de l’Espagne visait à apaiser la crise diplomatique avec Rabat déclenchée en mars 2021, lorsque Madrid avait accueilli le chef du Front Polisario, Brahim Ghali, pour des soins liés au COVID-19. En représailles, le Maroc a utilisé la migration comme levier, laissant passer plus de 10 000 migrants vers l’enclave espagnole de Ceuta.

Cette crise n’a été résolue qu’après le changement de position de l’Espagne sur le Sahara occidental. Maintenir des relations pragmatiques avec le Maroc a été jugé essentiel, notamment pour la coopération migratoire, les droits de pêche et les investissements dans les ressources phosphatières, ainsi que pour les objectifs énergétiques verts de l’UE.

La relation complexe entre l’Espagne, l’Algérie et le Maroc illustre les risques auxquels tout pays européen est confronté et les limites de l’action autonome des États membres de l’UE en Afrique du Nord.

La récente crise diplomatique entre la France et l’Algérie — déclenchée par la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental — en est une autre illustration.

Que doit faire l’Union européenne ?
Une analyse des positions européennes révèle l’absence d’une ligne commune. Chaque pays poursuit ses propres intérêts, souvent au détriment de la cohérence européenne. Alors que la France et l’Espagne soutiennent le plan marocain, l’Italie et l’Allemagne maintiennent une position de neutralité.

Ce manque de coordination affaiblit la capacité de l’UE à agir et menace ses valeurs libérales face aux pressions d’intérêts nationaux.

Pour atténuer ces risques, les pays de l’UE doivent adopter une stratégie unifiée de « double endiguement souple ». Celle-ci repose sur la neutralité, la confiance et l’interdépendance.

Elle vise à équilibrer les relations avec les deux parties, à éviter les alignements et à contenir l’escalade grâce à des outils non coercitifs : médiation, partenariats économiques et initiatives culturelles.

Pour cela, l’UE doit renforcer sa coordination interne, par exemple via un mécanisme dédié ou un envoyé spécial. Elle doit aussi empêcher ses États membres d’exploiter la crise à des fins nationales.

L’UE pourrait approfondir ses relations commerciales avec les deux pays, sous condition de leur engagement dans un processus de négociation. Elle pourrait également encourager des projets économiques communs, notamment dans les énergies renouvelables.

Par exemple, un corridor énergétique vert reliant le Maroc, l’Algérie et l’Italie pourrait renforcer la coopération et relancer certaines infrastructures. L’Algérie pourrait être intégrée dans des projets énergétiques similaires à ceux conclus avec le Maroc.

Parallèlement, l’UE devrait soutenir des initiatives de dialogue et de coopération culturelle via des cadres existants comme la Politique européenne de voisinage.

Une initiative innovante serait la création d’un média maghrébin en Europe, promouvant des solutions pacifiques.

L’UE devrait aussi repenser ses politiques migratoires dans une logique d’espace méditerranéen partagé.

Surtout, elle doit réaffirmer ses valeurs démocratiques comme fondement de son action.

Dans un contexte géopolitique en mutation, ignorer la crise ou choisir un camp n’est pas viable.

La stratégie de « double endiguement souple » apparaît comme une alternative crédible et efficace. En combinant neutralité, confiance et interdépendance, l’UE peut prévenir l’escalade et favoriser une résolution durable.

Seule cette approche permettra de remplacer la logique de confrontation par une logique de partenariat, garantissant une sécurité partagée sur les deux rives de la Méditerranée.

Source : Stimson Center, 02/04/2026

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