«Le Maroc ne veut plus être soumis au chantage de l’Arabie saoudite»

L’ennemi de mon ennemi n’est pas toujours mon ami… intime. Si le Maroc a rompu ses relations avec Téhéran, entre Rabat et Riyad, il y a de l’eau dans le gaz. Le Maroc ne veut plus suivre aveuglément l’Arabie saoudite et entend obtenir de son allié un soutien plus ferme sur le Sahara. Une volonté d’autonomie stratégique qui passe mal à Ryad.

Hasard du calendrier ou pas, l’année où le Maroc a lancé son premier satellite devait correspondre également à celle où il a cessé de fonctionner sur orbite… saoudienne.

Depuis 2017, à défaut de se défendre ouvertement contre l’infâme étiquette «pro-saoudienne», le royaume chérifien semble désormais mettre de l’eau dans son thé. Fini le temps de l’harmonie révérencieuse avec le grand frère saoudien? C’est ce qu’affirment des sources à Rabat, qui estiment que l’intérêt suprême du Royaume impose désormais quelques «rééquilibrages diplomatiques».

Comme à sa création, l’Union du Maghreb arabe réussira-t-elle un nouveau départ au Maroc?

Pourtant, la solidarité monarchique semblait très opérante quand, le 1er mai 2018, le Royaume chérifien rompait ses relations avec l’Iran. Rabat accusait alors le pouvoir iranien d’apporter son soutien au Front Polisario, via le Hezbollah. Mais beaucoup d’observateurs doutaient de la véracité des accusations, n’y voyant qu’un prétexte pour rejoindre le combat des monarchies du golfe qui ferraillaient contre «les Persans Râfidhites», pendant lexical sunnite de «l’obscur régime des Mollahs». Les premiers messages de soutien émanant des Émirats arabes unis, du Bahreïn ou de l’Arabie saoudite n’étaient pas pour infirmer cette hypothèse. L’argument historique aussi, avec une première rupture en 2009, à la suite d’une déclaration d’un officiel de Téhéran qui qualifiait Bahreïn de «province iranienne».

«C’était de l’excès de zèle, reconnaît Samir Bennis, ancien conseiller politique auprès de l’Onu, dans un entretien avec Sputnik. À l’époque, c’était une rupture intervenue à l’initiative du Maroc, en solidarité avec Bahreïn et d’autres pétromonarchies, alors que le soutien iranien au Polisario n’était pas encore avéré. Mais depuis, les choses ont changé. Et la rupture des relations en 2018 s’inscrit dans une toute autre logique.»

Cette nouvelle logique veut que la récente escalade contre l’Iran soit plutôt liée à des considérations purement nationales, c’est-à-dire la question du Sahara. En d’autres termes, il s’agissait pour Rabat, et selon que l’on donne ou pas du crédit à ses accusations, d’obtenir que l’Iran cesse effectivement ses ingérences dans la région ou d’obtenir davantage d’appui de la nouvelle administration américaine pour soutenir la cause sahraouie, en brandissant le spectre iranien. Une stratégie qui s’avéra payante puisque, quelques mois plus tard et au terme d’un intense lobbying, un membre du Congrès américain proposait une résolution condamnant les manœuvres iraniennes dans la région et insistant sur le caractère « sérieux, réaliste et crédible » du plan d’autonomie du Sahara proposé par le Maroc.

L’Arabie saoudite peut-elle vaciller?

Pour prendre la mesure du changement de l’attitude marocaine, il est utile de s’attarder sur les rumeurs dont bruissait le pays en ce début du mois de décembre. L’impétueux prince héritier saoudien, Mohamed Ben Salmane, aux commandes du royaume wahhabite, et que l’on disait isolé depuis l’affaire Khashoggi, se préparait alors à une tournée arabe. La liste comprenait notamment l’Afrique du Nord à l’exception, compréhensible, de la Libye, mais plus significative, du Maroc. Rapidement, des médias marocains se sont interrogés sur l’absence d’étape marocaine dans le marathon princier. Était-ce l’expression d’une volonté saoudienne ou une fin de non-recevoir de la part du Royaume chérifien? À Rabat, une source autorisée a confirmé à Sputnik que «des contacts avaient été pris, à l’initiative de Riyad, pour inclure le Maroc dans leur programme, mais on n’a pas donné suite favorable à cette requête». Une source diplomatique européenne, accréditée au Maroc, se veut plus précise.

«Le Maroc ne voulait pas de cette visite. Toutefois, il ne pouvait la décliner franchement, sous peine de heurter frontalement les Saoudiens, qui demeurent un partenaire important, quoi qu’on en dise. Il y a eu un subterfuge protocolaire, consistant à exciper de la non-disponibilité du Roi et de la disposition de Moulay Rachid à le remplacer pour accueillir le prince héritier. Ce à quoi les Saoudiens n’ont évidemment pas adhéré», explique la source de Sputnik.

Pour Samir Bennis, la visite avortée constitue le couronnement d’une chronique d’une relation dégradée. Avec l’ascension au pouvoir, courant 2017, de Ben Salman, ce sont «les canaux de communication entre les deux pays qui se sont effrités».

«Mohamed Ben Salman a des calculs stratégiques qui ne sont pas forcément compatibles avec les intérêts du Maroc. Rabat a toujours eu des relations privilégiées avec les pays du Golfe, y compris le Qatar, et notamment depuis l’accession au trône de Cheikh Tamim Bin Hamad Al Thani. Le Maroc n’est donc pas prêt à s’aliéner Doha et se laisser entraîner avec l’Arabie saoudite dans une aventure où il n’a rien à gagner, où il n’a pas à s’immiscer, si ce n’est en tentant une médiation qui n’a pas été appréciée par les Saoudiens», continue l’analyste marocain.

Pendant la crise de 2017, la «neutralité positive» du Maroc, qui déployait des efforts de médiation, aurait été mal perçue par Riyad qui suspectait le Royaume chérifien de saper ses plans. Les aides humanitaires envoyées au Qatar et cassant le blocus ne pouvaient que confirmer un parti-pris du Royaume dans cette crise. Pour la source diplomatique européenne de Sputnik, «il ne faut pas également sous-estimer l’agacement du Roi de voir certains de ses amis embastillés par Ben Salman, en novembre 2017».

​Des intérêts économiques à relativiser?

Pourtant, les deux pays entretenaient d’excellentes relations, qualifiées «d’historiques», jusqu’à très récemment. En témoigne la participation du Maroc à la coalition menée par l’Arabie saoudite dans sa guerre au Yémen. D’autre part, comme le rappelle Bennis, l’Arabie saoudite a longtemps octroyé son pétrole au Maroc à un tarif préférentiel. Et l’a même sauvé de la banqueroute, dans les années 1980, alors qu’il était au bord de la cessation de paiement.

L’Arabie saoudite peut-elle vaciller?

Toutefois, «il ne convient point d’exagérer la portée des aides octroyées par l’Arabie saoudite au Royaume, aujourd’hui, qui s’exprime dans un cadre régional», tempère Bennis. Les pays membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG) sont liés par un accord de soutien financier au Maroc pour compenser l’impossibilité pour le Royaume d’adhérer à cette organisation intergouvernementale. En vertu de cet accord, mis en place fin 2011, quatre États du CCG s’engageaient à verser au Maroc une enveloppe de 5 milliards de dollars, sur 5 ans (2012-2017).

«Ce qui revient, pour l’Arabie saoudite, à quelque chose comme 1,5 milliard de dollars répartis selon l’échéancier qui a été mis en place. Et comparé à d’autres pays, comme le Koweït ou le Qatar qui ont rempli leur engagement, l’Arabie saoudite est en retard puisqu’elle ne s’est acquittée, jusque-là, que de quelque 800 millions de dollars», poursuit Bennis, relativisant l’aide financière apportée par les Saoudiens au Maroc.

Dans quelle mesure est-il possible d’envisager, en revanche, l’apport de l’Arabie saoudite séparément de ceux des autres pays du Golfe —hors Qatar- qu’elle domine au sein du CCG? La question mérite d’être posée, surtout que l’impact de ces aides financières a quand même permis, «d’exploser les recettes de l’État de 16,7%», d’après le quotidien marocain l’Économiste, cité par 360.ma, réputé proche du Palais.

​Par ailleurs, en dehors de ces aides, quelque autres 3 milliards de dollars d’investissements au Maroc (2017) et presque autant, en termes de volume des échanges commerciaux, viennent compléter le tableau des intérêts économiques saoudiens au Maroc.

«Chez les pays du Golfe, il n’y a jamais eu de soutien clair sur la question du Sahara»

Sans mettre en péril ses intérêts économiques avec l’Arabie saoudite, le Maroc aspire désormais à une relation plus équilibrée, «d’égal à égal», précise Samir Bennis. Le Maroc n’aura pas à garantir les intérêts stratégiques saoudiens, à moins que ceux-ci coïncident avec les siens. Or, les monarchies du golfe ne sont pas connues pour être de fervents soutiens du Maroc dans la question du Sahara.

«Même après la rupture avec l’Iran en 2009, les lignes ont peiné à bouger. Ce n’était qu’à partir de 2015 qu’il y avait eu un commencement de soutien. Mais c’est un soutien qui est fébrile. J’en veux pour preuve que quand le Maroc a observé une neutralité positive dans la crise de 2017, certaines télévisions saoudiennes ont commencé à faire du chantage, en prenant le parti du Polisario. Le coup foireux de la candidature à la Coupe du Monde est également à inscrire dans ce registre», maugrée l’analyste marocain, par ailleurs, cofondateur du site Morocco World News, premier site d’information marocain en anglais.

En juin 2018, le Maroc échouait, pour la cinquième fois de son histoire, à accueillir la Coupe du Monde de football. Devant la candidature américaine, le score fut sans appel: seules 65 voix s’étaient portées sur le projet Morocco 2026, contre 134 qui ont pris le parti de United 2026. Parmi les «Judas», l’Arabie saoudite, Bahreïn et les Émirats arabes unis. «Ils ont également mis la pression sur d’autres pays (arabes et africains), pour voter en faveur de la candidature américaine. Jamais, du temps des rois Fahd ou Abdallah, il y aurait eu pareille trahison», insiste Samir Bennis.

«C’était, là encore, une réponse à l’attitude de la diplomatie marocaine dans l’affaire du blocus contre le Qatar. Autant de raisons qui font que le Maroc est actuellement en phase de recadrage de ses relations avec l’Arabie saoudite et ses alliés, ceux dont il n’a jamais obtenu un soutien clair et solide sur la question du Sahara. Au fond, ce que le Maroc leur reproche, c’est cela. Le Maroc en a eu marre de soutenir L’Arabie saoudite sans avoir aucun soutien concret sur le Sahara, et d’être soumis à son chantage», conclut Samir Bennis, ancien conseiller politique auprès de l’Onu.

Contrairement à ses voisins algérien, mauritanien et tunisien, qui ont exprimé, sous une forme ou une autre, leur soutien au pouvoir saoudien accusé d’être au cœur du meurtre du journaliste Jamal Kashoggi, le Maroc n’a pipé mot. Énième manifestation de cette volonté de recadrage?

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