Entre exploitation des ressources et précarité sociale, le monde rural marocain gronde. Derrière les records d’exportations vers l’Union européenne, une colère profonde unit les travailleurs agricoles et une jeunesse révoltée contre un système jugé injuste.
Une richesse qui s’exporte, une précarité qui reste
Dans la région du Souss-Massa, moteur de l’agriculture marocaine, le constat est amer. Si le royaume a fait du secteur agroalimentaire le fer de lance de son économie — représentant 85 % des exportations de primeurs — les bénéfices de cette croissance ne ruissellent pas jusqu’aux ouvriers.
Sous les serres d’Aït Melloul ou d’Aït Amira, des milliers de femmes comme Touria travaillent pour environ 1,50 € de l’heure. Ces « ouvrières de l’ombre » emballent tomates et poivrons destinés aux tables européennes, au prix de sacrifices personnels lourds : cadences infernales, accidents de travail et éloignement familial forcé pour économiser sur le logement.
Le « Plan Maroc Vert » en accusation
Accéléré par le Plan Maroc Vert (PMV) lancé en 2008, ce modèle productiviste est aujourd’hui sous le feu des critiques. Si le plan a permis d’augmenter la valeur ajoutée agricole, il a aussi creusé les inégalités :
Le salaire minimum agricole (SMAG) reste inférieur au salaire minimum industriel (SMIG), plafonnant autour de 227 € par mois.
Pression syBien que des victoires aient été obtenues (accès à la sécurité sociale, transport en minibus), de nombreuses entreprises, souvent étrangères (françaises, espagnoles, néerlandaises), continuent d’employer une main-d’œuvre journalière sans protection.
Accaparement des ressources : Comme le souligne Khalid Khalidi de l’AMDH, la spéculation foncière et l’usage intensif de l’eau pour l’exportation se font au détriment des populations locales.
La convergence des colères : de l’usine à la rue
Cette souffrance rurale a trouvé un écho inattendu dans le mouvement « Gen Z 212 ». Cette jeunesse urbaine et rurale, connectée et révoltée, dénonce la corruption et le « capitalisme sauvage ». En octobre 2025, le pays a été secoué par des manifestations réclamant justice sociale et dignité.
La répression a été brutale, notamment à Lolâa où trois jeunes ont perdu la vie, marquant un coup d’arrêt temporaire aux contestations. Pourtant, le ressentiment demeure. Pour les observateurs et les acteurs de terrain, le diagnostic est sans appel :
« La terre, le travail et l’eau sont exploités par l’Europe. Les sociétés privées prennent, et rien n’est distribué aux populations. »
Si le silence est revenu dans les campagnes marocaines, les racines du mal — pauvreté, mépris social et exploitation des ressources — sont intactes. La question n’est plus de savoir si une nouvelle vague de contestation éclatera, mais quand.
Avec Le Monde diplomatique, Mars 2026
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