Quand le « droit à l’autodétermination » s’efface devant la realpolitik au Sahara Occidental

Alors que le Mali cesse de reconnaître la RASD, plusieurs observateurs voient dans ce revirement un nouveau coup porté au principe de décolonisation du Sahara occidental. Derrière ce basculement diplomatique, c’est tout le régime international de la souveraineté et des droits des peuples qui vacille.

Le 12 avril, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, annonçait que son pays ne reconnaissait plus la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Désormais, Bamako apporte son soutien au plan d’autonomie proposé par le Maroc pour le Sahara occidental. Un revirement qui, à première vue, relève du calcul géopolitique immédiat : pris dans une vive dispute avec Alger suite à un incident de drone à la frontière désertique, le régime militaire malien a choisi d’appuyer la position marocaine pour signifier son mécontentement à l’égard de l’Algérie, soutien historique du Front Polisario.

Pourtant, pour les analystes, la manœuvre dépasse le simple alignement conjoncturel. « La séquence n’est pas isolée », rappelle William Shoki, éditorialiste spécialisé sur les questions de souveraineté. « Le Kenya et le Ghana ont déjà adhéré au plan marocain l’an dernier, le Burkina Faso fait partie des plus de vingt États ayant ouvert des consulats dans le territoire, et surtout, une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU de novembre 2025 a pour la première fois présenté le cadre d’autonomie marocain comme la base la plus viable pour les négociations. »

Pour les Sahraouis, le constat est amer : ce qui était depuis 1963 un territoire non autonome sous mandat de décolonisation de l’ONU est en train de voir son statut juridique progressivement « enterré ». Un lent processus que certains n’hésitent pas à qualifier de « bantoustanisation ».

Un référendum enterré, une autonomie sous tutelle

Rappel des faits : en 1975, la Cour internationale de justice réaffirme le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. En 1991, un cessez-le-feu est signé entre le Maroc et le Polisario, prévoyant un référendum d’autodétermination. Une mission onusienne, la MINURSO, est créée spécifiquement pour l’organiser. Trente-cinq ans plus tard, le référendum n’a toujours pas eu lieu.

Les causes de cet enlisement sont connues : Rabat refuse d’inclure l’indépendance comme option, tandis que le Polisario la juge indispensable. Le contentieux sur les listes électorales n’a jamais été résolu. « Ce qui a commencé comme une impasse technique temporaire s’est transformé en un fait politique permanent, écrit Shoki. Le principe d’autodétermination reste formellement intact, mais il est devenu pratiquement inopérant. »

Aujourd’hui, le plan d’autonomie proposé par le Maroc – qui confierait aux instances locales sahraouies certaines compétences législatives, exécutives et judiciaires, tout en laissant à Rabat la défense, les affaires étrangères et le religieux – est présenté par ses promoteurs comme une solution réaliste. Ses détracteurs y voient au contraire une souveraineté sans pouvoir : « la souveraineté au niveau local, et l’occupation à tous les niveaux qui comptent ».

Le silence des Sahraouis, otages d’un jeu d’acteurs

Autre angle mort du processus : l’absence quasi totale des principaux intéressés. Selon une enquête publiée en 2025 par la journaliste Zahra Rahmouni, les voix sahraouies sont largement absentes des débats annuels de l’ONU sur le territoire. Dans les zones occupés, les militants pro-indépendance sont régulièrement victimes de surveillance, de harcèlement, voire d’emprisonnement et de torture. Dans les camps de réfugiés de Tindouf (Algérie), plus de 170 000 personnes vivent dans l’attente d’un statut, sans qu’aucune disposition du cadre d’autonomie ne définisse précisément qui est Sahraoui, ni quel rôle ils pourraient jouer dans leur propre avenir.

« Un processus politique qui exclut le peuple qu’il est censé concerner n’est pas une autodétermination », tranche l’analyse.

Gaza, Liban, USA : quand la souveraineté n’est plus qu’une fiction

Pour Shoki, le cas du Sahara occidental n’est pas un accident local. Il s’inscrit dans une crise globale du concept de souveraineté. « À Gaza, le droit palestinien à l’autodétermination est invoqué dans presque chaque déclaration diplomatique, pendant que le territoire est systématiquement dépeuplé par l’apartheid, le génocide et le nettoyage ethnique », écrit-il. « Au Liban, un État souverain reconnu par tous a vu sa souveraineté violée par Israël sept fois en cinquante ans ». Jusqu’aux États-Unis, où la population ayant voté contre toute nouvelle guerre se retrouve à mener des opérations militaires contre l’Iran.

Cette déconnexion entre la souveraineté formelle et l’exercice réel du pouvoir politique conduit l’éditorialiste à une interrogation radicale : la fiction westphalienne – l’idée d’un État souverain, suprême à l’intérieur de ses frontières et libre de toute ingérence extérieure – est-elle encore capable de structurer l’ordre mondial ?

Le « droit à exister » des États, un leurre ?

La controverse sur le « droit à exister » d’Israël, régulièrement opposée aux critiques de sa politique, est analysée comme un symptôme de ce malaise. « Les États n’ont pas un droit à exister. Les peuples, oui, » résume Shoki, en écho à une intervention récente du journaliste Mehdi Hasan. L’Union soviétique, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie : que sont devenus leurs « droits à exister » ?

« Confondre l’entité abstraite qu’est l’État et les êtres humains concrets qui l’habitent permet au discours politique de tourner en rond autour de la survie des institutions plutôt que des conditions de vie réelles. »

Sur cette base, l’auteur propose un déplacement du regard : plutôt que de défendre une forme étatique particulière (un drapeau, un siège à l’ONU), la revendication pour le peuple sahraoui devrait être formulée comme une exigence démocratique concrète : avoir voix au chapitre sur les décisions qui affectent leur sécurité, leurs conditions matérielles, leur vie culturelle. « Cela ne peut être décidé unilatéralement par une puissance occupante, ni réglé dans des négociations où ils n’ont pas de voix. »

L’État, un mal nécessaire ?

Dernier paradoxe soulevé par l’analyse : si l’État-nation est, sur le plan théorique, un contenant inadéquat pour la réalité sociale (il ignore les différences de classe, de région, de genre, et invente une fiction d’intérêt national partagé), il reste le principal terrain sur lequel les droits sont obtenus ou refusés. « Sans un État capable et fonctionnel, les populations sont livrées aux marchés, aux forces militaires et aux organisations internationales qui sont elles-mêmes constituées par les États. »

Une contradiction que ni les critiques de l’ordre actuel ni ses défenseurs n’ont résolue. Mais pour les Sahraouis, le temps presse. Pendant que les capitales africaines et occidentales s’alignent progressivement sur le plan marocain, le rêve d’un référendum s’éloigne un peu plus chaque jour. Reste à savoir si la notion même d’autodétermination survivra à ce lent effacement.

Source : African is a country

Visited 4 times, 4 visit(s) today