Alors que le financier disgracié tentait d’acquérir un palais opulent à Marrakech, la plateforme de courtage américaine a traité des virements pour le compte de ses sociétés, parfois sans provision suffisante, selon des documents du Department of Justice.
LONDRES/WASHINGTON/TORONTO – Dans les dix jours précédant son arrestation en juillet 2019, Jeffrey Epstein s’activait pour finaliser l’achat d’un rêve marocain : un palais doté de 60 fontaines en marbre, de jardins grandioses et d’un hammam. Pour mener à bien cette transaction, le financier, alors sous le feu des projecteurs après les révélations du Miami Herald, a utilisé les services de la plateforme de courtage Charles Schwab.
Selon des documents publiés par le ministère américain de la Justice (DOJ) et examinés par Reuters, Schwab a viré environ 27,7 millions de dollars pour le compte d’Epstein entre le 26 juin et le 9 juillet 2019. L’un de ces transferts, d’un montant de 14,95 millions de dollars, a même été exécuté alors que le compte émetteur ne disposait pas des fonds nécessaires, en attendant le retour d’un paiement précédent.
Une course contre la montre immobilière
Les documents, qui incluent des rapports d’activités suspectes (SAR) transmis à FinCEN (le réseau de lutte contre la criminalité financière du Trésor américain), dressent le portrait d’une machinerie financière s’emballant dans l’urgence. Ils révèlent que Schwab a ouvert trois comptes pour des sociétés d’Epstein en avril 2019, dont un pour Southern Trust, la structure tentant d’acquérir le palais Bin Ennakhil (« au milieu des palmiers ») à Marrakech.
Ce compte corporatif listait Richard Kahn, le comptable de longue date d’Epstein, comme personne autorisée, et Epstein lui-même comme président et unique bénéficiaire.
Le 26 juin, Southern Trust ordonne à Schwab de virer environ 12,7 millions de dollars (11,15 millions d’euros) à Marc Leon, le courtier immobilier basé à Marrakech représentant la vente. L’argent est envoyé sur un compte de la banque suisse Julius Baer. Mais dès le lendemain, un appel est passé pour annuler l’opération, les conditions de la vente n’étant plus « acceptables ». Schwab parvient à inverser le virement, dont le crédit est attendu pour le 10 juillet.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Le 4 juillet, deux jours seulement avant l’arrestation d’Epstein à l’aéroport de Teterboro pour trafic sexuel de mineurs, un nouvel ordre de virement est signé par le financier. Cette fois, il s’agit d’envoyer 14,95 millions de dollars à Marc Leon pour le même bien.
Problème : le compte de Southern Trust ne dispose pas des fonds suffisants, le premier virement de 12,7 millions n’ayant pas encore été recrédité. Schwab exécute tout de même l’ordre, s’exposant à un risque jusqu’au retour des fonds. Il faudra attendre le 9 juillet, trois jours après l’incarcération d’Epstein, et une demande de son comptable Richard Kahn, pour que ce second transfert soit finalement annulé.
Une relation sous haute tension
Pourquoi Epstein s’est-il tourné vers Schwab en 2019 ? À cette époque, Deutsche Bank, où il était client, réduisait ses liens avec lui, déjà en pleine tourmente médiatique. Schwab, de son côté, affirme avoir ouvert les comptes en avril, mais avoir rapidement déclenché une enquête interne.
Dans une réponse écrite à Reuters, la société a déclaré : « Un associé d’Epstein a ouvert des comptes en avril 2019. Peu de temps après, notre équipe Risques a commencé à enquêter sur ces comptes et, dans les 60 jours suivant le début de l’examen, nous avons informé le client de notre décision de fermer et de mettre fin à la relation. Nous avons également signalé l’affaire aux forces de l’ordre fédérales. »
Un rapport d’activité suspecte a été déposé auprès de FinCEN le 13 juillet, sept jours après l’arrestation. Schwab y exprimait ses « inquiétudes concernant les tentatives de virements pour l’achat de biens immobiliers, à la lumière de la couverture médiatique négative entourant Jeffrey Epstein » et le risque qu’il prenne la fuite avant son audience de libération sous caution.
Le courtier se défend, le palais vendu
Interrogé par Reuters sur le traitement de virements sans provision, Schwab a refusé de commenter. Julius Baer n’a pas souhaité faire de déclaration.
Contacté par email, le courtier marocain Marc Leon a défendu son rôle. Il a expliqué qu’Epstein cherchait déjà à acquérir Bin Ennakhil en 2011 et que les négociations avaient duré des années. Surtout, il a justifié sa position : « Epstein avait été reconnu coupable de crimes sexuels (en 2008) et avait purgé sa peine. Il n’y avait donc rien qui l’empêchait de tenter d’acheter une propriété au Maroc. Nous n’avions aucun moyen de savoir qu’il avait poursuivi ses terribles crimes. »
Leon a également précisé que les contrôles anti-blanchiment étaient du ressort des institutions bancaires et que la transaction ne s’est finalement jamais concrétisée. Le palais de 4,6 hectares, plus vaste que le Washington Square Park de New York et comptant plus de 2000 palmiers, a depuis trouvé preneur. « La propriété a été vendue à un autre acheteur », a conclu Leon.
Cette affaire intervient alors que Richard Kahn, le comptable d’Epstein, a été convoqué pour témoigner devant le Congrès américain la semaine prochaine. Les législateurs souhaitent l’interroger sur son rôle présumé dans la gestion des finances du délinquant sexuel décédé en prison en août 2019. Reuters n’a pas de preuve que Kahn soit coupable de quelque faute que ce soit.
Schwab, qui a fait l’objet de demandes de documents de la part des Îles Vierges américaines en 2020, n’a pas été accusé de mauvaise conduite dans cette affaire. L’entreprise a refusé de commenter les détails spécifiques des comptes, invoquant la confidentialité due à ses clients et à la loi fédérale.
Source : Reuters
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