OSLO — La réputation de la Norvège en tant que « nation de la paix » a été sérieusement ébranlée ces dernières semaines. Alors que le royaume scandinave a longtemps bâti son image internationale sur sa médiation lors des Accords d’Oslo en 1993, la publication des documents judiciaires liés au réseau du criminel sexuel Jeffrey Epstein projette une ombre tenace sur ce récit national.
Les milliers de pages récemment rendues publiques ont mis en lumière les liens étroits qu’entretenaient deux figures emblématiques de la diplomatie norvégienne, Mona Juul et son époux Terje Rød-Larsen, avec le richissime pédocriminel. Ces révélations ont non seulement conduit à une enquête pour corruption en Norvège, mais ont également ravivé des questions restées sans réponse depuis trois décennies concernant les archives manquantes des négociations de paix.
Des accusations de corruption et une enquête en cours
Ces derniers jours, le paysage politique norvégien a été secoué par l’inculpation de Mona Juul, ancienne ambassadrice et diplomate de haut rang, par la brigade financière norvégienne (Okokrim). Son mari, Terje Rød-Larsen, considéré comme l’un des architectes des Accords d’Oslo, a été inculpé pour complicité. Les enquêteurs cherchent à déterminer si le couple a reçu des avantages indus en lien avec les fonctions officielles de Mme Juul.
L’attention s’est notamment portée sur l’achat en 2018 d’un appartement à Oslo à un prix jugé inférieur à celui du marché. Les courriels contenus dans les dossiers Epstein suggèrent que le financier aurait fait pression sur le vendeur pour qu’il accepte cette offre, allant jusqu’à lui dire que cela deviendrait « désagréable » pour lui s’il se retirait.
Par ailleurs, le testament de Jeffrey Epstein, décédé en 2019, désignait les deux plus jeunes enfants du couple Juul-Rød-Larsen comme bénéficiaires, ceux-ci devant hériter de 10 millions de dollars. Terje Rød-Larsen, qui qualifiait Epstein de son « meilleur ami », avait déjà dû démissionner en 2020 de son poste de directeur de l’International Peace Institute (IPI) à New York après la révélation de prêts accordés par le criminel.
Un « conte de fées » construit sur des archives manquantes
Au-delà des accusations personnelles, ce scandale a rouvert un chapitre douloureux de l’histoire diplomatique. Les Accords d’Oslo, censés instaurer une paix durable entre Israéliens et Palestiniens, sont largement considérés aujourd’hui comme un échec, la colonisation israélienne s’étant poursuivie et la situation dans les territoires palestiniens s’étant aggravée.
Hilde Henriksen Waage, professeure d’histoire à l’Université d’Oslo et chercheuse à l’Institut de recherche sur la paix (PRIO), étudie ces accords depuis plus de vingt ans. Dès 2004, elle avait fait une découverte troublante : des centaines de documents officiels couvrant la période cruciale des négociations, de janvier à septembre 1993, avaient disparu des archives du ministère norvégien des Affaires étrangères.
« Les Accords d’Oslo ont été perçus comme l’énorme percée pour la Norvège en tant que nation de paix », a-t-elle expliqué à Middle East Eye. « La médiation de paix étant devenue un produit d’exportation norvégien très puissant, il est devenu important pour les gouvernements et le ministère de s’accrocher à ce conte de fées. »
Selon elle, ce récit enchanté a été sciemment construit par Mona Juul et Terje Rød-Larsen. Elle raconte qu’en 2000, alors que Mona Juul était secrétaire d’État au ministère, elle avait été convoquée dans son bureau et sommée d’arrêter ses recherches pour préserver l’image de la Norvège. Ironie du sort, la mythologie autour de ce rôle a été diffusée dans une pièce de théâtre (Oslo, 2017) financée par… Jeffrey Epstein, puis adaptée au cinéma par Steven Spielberg en 2021.
Pour Mme Waage, la vérité est plus crue : « Il n’y avait pas de paix, et mes recherches montrent qu’Oslo était un accord conclu uniquement sur les bases posées par Israël. La Norvège y jouait volontiers un rôle de courroie de transmission pour Israël. » Elle souligne que dans toute négociation, c’est la partie la plus forte qui impose son agenda, et que le couple Juul-Rød-Larsen briefait systématiquement les Israéliens avant, pendant et après les pourparlers.
Des voix s’élèvent pour exiger la transparence
Face à ces révélations, le Parti rouge (socialiste) réclame une enquête approfondie sur le rôle de la Norvège dans le processus de paix.
Bjørnar Moxnes, ancien leader du parti et membre de la commission des Affaires étrangères au Parlement norvégien, a déclaré : « Le rôle des médiateurs doit être examiné, car ils ont créé une image romancée de tout le processus. La Norvège n’était pas un acteur neutre. » Il appelle à ce que les archives privées du couple, qui n’ont jamais été versées aux archives nationales, soient enfin remises. Une loi spéciale pourrait même être adoptée pour les y contraindre.
« Je crois qu’il est important pour les Palestiniens que toute la vérité sur Oslo émerge, car ce nom est devenu une insulte dans les rues de Palestine à cause de cet accord », a-t-il ajouté.
Alors que la police norvégienne poursuit ses investigations et que la France enquête également sur un proche collaborateur de M. Rød-Larsen à l’ONU, le « modèle norvégien » de diplomatie discrète et impartiale semble aujourd’hui gravement compromis. La demande de publication des documents manquants se fait plus pressante que jamais, dans l’espoir de comprendre comment ce « conte de fées » a pu aboutir à une telle tragédie pour le peuple palestinien.
Source : Middle Eat Eye, 18/02/2026
#Epstein #Norvège #MonaJuul #TerjeRødLarsen #Palestine #AccorddOslo