Maroc : Moulay Hicham, est-il prêt à renoncer au titre de prince et à ses privilèges?

Dans sa quête pour devenir simplement Hicham Alaoui, le prince a négligé de répondre à une question importante : souhaite-t-il renoncer au titre princier, ou aussi à une grande partie des privilèges que ce titre lui a légués, et à ceux qu’il a acquis par la suite ? Répondre à cette question placerait les idées singulières du prince à l’épreuve de la crédibilité et de la clarté.

Moulay Hicham..
par Soulaïmane Raissouni

En moins d’un mois, le prince Moulay Hicham a accordé deux entretiens à la presse internationale, l’un à France 24 et l’autre à la BBC. Le lien entre les deux était l’annonce de sa volonté de rompre institutionnellement avec la famille royale, après de longues années de rupture familiale avec son cousin, le roi Mohammed VI, et des années encore plus longues de rupture intellectuelle avec les fondements et les piliers du système de gouvernance au Maroc, rupture qui avait commencé sous le règne de Hassan II.

Le journaliste Khalid Jamai m’a raconté, citant Moulay Hicham, comment ce dernier, après avoir publié en 1995 un article dans Le Monde diplomatique critiquant les politiques suivies au Maroc, fut convoqué par Hassan II. Le roi appela les hauts gradés de l’armée, les conseillers et les ministres, prit l’exemplaire du Monde diplomatique et passa devant eux l’un après l’autre en leur demandant : « Tu as vu ce qu’il écrit ? Il vous dit que nous sommes en train de déraper ». Puis il tira son neveu dans une salle fermée et lui dit : « J’ai dû boire un verre d’eau entier, pas une simple gorgée, pour avaler ce que tu as écrit… Cette fois, tu t’en es tiré… Mais recommence, Moulay Hicham, et tu verras… Maintenant, cache-moi ta tête ».

Mais ce qui distingue les deux dernières sorties du prince, c’est qu’il y exprime son désir de ne plus rester prince et de devenir un simple citoyen vivant et signant ses articles scientifiques et journalistiques sous le nom de Hicham Ben Abdellah Alaoui. Sauf que ce souhait a été accueilli par l’indifférence de l’institution monarchique, qui semble désormais le traiter selon la logique : « Nous ne t’aimons pas, mais nous n’avons pas besoin de toi non plus. »

Khalid Jamai m’a aussi raconté comment, quelque temps après l’arrivée au pouvoir du roi Mohammed VI et l’élargissement du fossé entre lui et son cousin, il rencontra Fouad Ali El Himma et lui demanda d’intercéder pour réconcilier le roi et son cousin. El Himma lui répondit qu’il ne se mêlait pas d’une chose pareille. Jamaï comprit alors que Moulay Hicham n’était plus le bienvenu entre les murs du palais.

Dans sa quête pour devenir simplement Hicham Alaoui, le prince a négligé de répondre à une question importante : souhaite-t-il renoncer au titre princier, ou aussi à une grande partie des privilèges que ce titre lui a légués, et à ceux qu’il a acquis par la suite ? Répondre à cette question placerait les idées singulières du prince à l’épreuve de la crédibilité et de la clarté. Sans cela, les accusations — fondées ou non — ne cesseront de le poursuivre, comme celles formulées en 2012 par l’ancien dirigeant ittihadiste Abdelhadi Khairat, selon qui « plusieurs institutions de l’État avaient été pillées avant l’arrivée du gouvernement d’alternance, et la liste des personnes impliquées comportait le nom du prince Moulay Hicham, pour un montant atteignant quatre milliards ».

Un autre point, non dénué de paradoxe, est que le prince, qui a tissé et continue de tisser des relations vastes et ramifiées avec des journalistes marocains, refuse de donner des interviews à la presse marocaine, alors même qu’il se tourne vers la presse internationale. Cela ravive la question posée lorsqu’il voulut soutenir ou acheter Le Journal à condition que son nom n’apparaisse pas, ou lorsqu’il entra en froid ou en polémique avec des journalistes qui lui étaient proches :

Moulay Hicham veut-il une presse marocaine indépendante et transparente, ou une presse qui lui soit acquise pour affronter celle qui serait acquise à ses adversaires ? De même, une autre question se pose : en choisissant d’apparaître par le biais des médias internationaux, s’adressait-il aux Marocains ou, en premier lieu, à des parties extérieures ?

Et encore : comment peut-on convaincre un peuple qu’on défend sincèrement la démocratie et la justice quand on ne respecte pas son propre paysage médiatique, et que ces idées ne semblent être qu’un voile posé sur un rêve brisé en 1999, puis devenu, par la suite, une réaction à cet échec ? La presse marocaine serait-elle réservée à la propagande et la presse étrangère au dialogue ? De telles questions sont légitimes et fortement posées, tant à l’échelle nationale qu’internationale.

Laissons cela de côté et venons-en aux idées que Moulay Hicham propose dans ses entretiens, ses conférences et ses écrits. Je veux dire ses idées personnelles, et non celles qu’il partage avec de nombreux démocrates. Il manque quelque chose à ces idées, car l’homme qui exprime des positions audacieuses et inédites ne semble pas trouver, même au sein de sa propre famille ou de ses amis, quelqu’un qui en soit convaincu et les adopte comme base d’un projet politique alternatif.

On pourrait dire que les princes sont naturellement conservateurs, mais même de nombreux intellectuels et journalistes indépendants ont rejeté certaines idées du prince et s’en sont méfiés, notamment celle de 2000 proposant la création d’un conseil de la famille royale pour surveiller les décisions de l’institution monarchique et ne pas se conformer nécessairement, lors de la transmission du pouvoir, au principe de la primogéniture, car cela — selon lui — serait une sorte de pari dont les conséquences ne sont pas toujours calculables et pourrait mener à un roi malade ou incompétent.

Cette idée, proposée par Moulay Hicham moins d’un an après l’accession au trône de son cousin, fut interprétée comme le signe d’un désir enfoui de rivaliser pour le trône. Elle fut accueillie par le silence et la méfiance de tous les princes et des responsables politiques, et par la critique et le rejet de nombreux intellectuels et journalistes. Non pas pour défendre le roi, mais parce qu’elle apparaissait comme une proposition traditionaliste, copiée de l’Arabie saoudite, qui ne contribuerait pas à la modernisation de la monarchie. Cette idée fut probablement le couteau qui trancha les derniers liens entre le prince et son cousin le roi.

Dans l’entretien accordé lundi soir à la BBC, Moulay Hicham est arrivé à la conclusion que le « marécage politique » dans lequel nous vivons aujourd’hui a été provoqué par les partis politiques, notamment l’Union Socialiste dirigée par Abderrahmane Youssoufi, et que la majorité des élites marocaines, à l’exception de quelques rares personnalités comme M’hamed Boucetta et Mohamed Bensaïd Aït Idder, ont empêché une rupture avec le makhzen au moment où Mohammed VI arriva au pouvoir, préférant la « prudence », et soutenant la continuité de l’ancien système.

En entendant cela, je me suis rappelé ce que feu M’hamed Boucetta avait dit en marge d’un colloque auquel j’avais participé en novembre 2014 aux côtés de feu Mohamed Larbi Messari, Hassan Aourid, Hassan Tarik et Abdessamad Sekkal. Nous avions insisté pour que Boucetta prenne la parole. Après hésitation, il éclata en reproches envers Youssoufi, d’une manière inédite, au sujet de sa gestion de l’expérience de l’alternance : « Youssoufi avait de bonnes intentions, alors qu’il n’aurait pas dû. Il est trop plein de bonnes intentions. Il a été influencé par les paroles du roi… On ne doit pas jurer devant le roi… Mais Si Abderrahmane a été touché par les propos de Hassan II sur la patrie et sur l’arrêt cardiaque. »

Quiconque suit les écrits du « prince banni » et ses dernières interventions remarque qu’il évoque de plus en plus la situation dans laquelle vivait son père, le prince Moulay Abdellah, proche de son frère Hassan II mais aussi de son opposition. Ce serait important qu’il poursuive dans cette voie, en mettant à profit son statut, son expérience académique et son engagement pour les droits humains afin de lancer une institution politique et intellectuelle portant son nom ou celui de son père, qui travaillerait à dissiper la glace entre le palais et les forces vives du pays, et à transformer l’éloignement en dialogue et en propositions.

(Article publié le 16 janvier 2019, republié ici pour toute fin utile.)

Source : Soulaimane Raïssouni

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