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Les jeunes ont reçu mercredi le soutien d’une centaine de professeurs, artistes, chroniqueurs, etc., qui ont rendu publique une lettre collective adressée au roi Mohammed VI.
Objectif : Aziz Akhannouch, 64 ans, chef du gouvernement du Maroc et deuxième fortune du pays, évaluée par Forbes à environ 1,4 milliard d’euros, loin derrière celle du roi Mohammed VI. Le collectif de jeunes GenZ212, qui mène les protestations depuis le 27 septembre, veut faire démissionner le Premier ministre et l’ensemble de son exécutif.
« Nous déclarons notre perte totale de confiance dans le gouvernement actuel, qui n’a pas tenu ses engagements et a trahi l’espoir de la jeunesse marocaine », indique le dernier de leurs communiqués. « Nous demandons la démission du gouvernement actuel, qui a perdu toute sa légitimité », ajoute le texte.
Les jeunes ont reçu mercredi le soutien d’une centaine de professeurs, artistes, chroniqueurs, etc., qui ont rendu publique une lettre collective adressée au roi Mohammed VI. « La situation est grave et il est de notre devoir de vous parler, Majesté, avant qu’une spirale fatale, Dieu nous en préserve, n’entraîne notre pays vers l’inconnu », affirment-ils d’emblée. « Nous ne pouvons que soutenir [GenZ212] dans sa revendication » concernant le gouvernement.
Depuis mardi soir, des appels au boycott de certaines entreprises du Premier ministre ont également commencé à circuler sur les réseaux sociaux. À côté de la photo d’Akhannouch apparaissent les noms de 12 de ses entreprises et un texte qui exhorte les consommateurs à leur tourner le dos : « Boycott économique pour la justice ».
Akhannouch a déjà souffert, au printemps 2018, d’une campagne sur les réseaux sociaux visant à ce que les automobilistes ne fassent pas le plein chez Afriquia, son réseau de plus de 500 stations-service, qui avait été suivie et lui avait causé un grand préjudice. La différence est que la campagne qui vient d’être lancée affecte toutes ses entreprises, du secteur touristique aux médias, en passant par l’énergie. À ces critiques contre le Premier ministre s’ajoutent celles de la presse proche de certains secteurs du pouvoir. « Aziz Akhannouch méprise les institutions, abandonne ses fonctions, attise la colère populaire et son silence accentue le malaise général », a titré en première page Barlamane, le porte-parole officieux de l’appareil de sécurité. Il est ainsi clair que, tant que le palais royal ne se prononce pas, les autres autorités sont divisées sur la manière de réagir aux protestations.
Il est vrai que, depuis le début de la crise, Akhannouch n’a pas pris la parole. Il a seulement publié au cinquième jour un communiqué affirmant être « à l’écoute » de la jeunesse, mais sans annoncer aucune mesure. Il a déploré les dommages matériels causés par les manifestants, mais a à peine regretté que trois d’entre eux soient morts par balles de la Gendarmerie.
Akhannouch a bâti sa fortune, héritée de son père, sous la protection du palais royal à partir des années quatre-vingt-dix. Sa vocation politique est tardive. Elle a commencé il y a un peu plus de 20 ans et s’est développée au sein du Rassemblement National des Indépendants (RNI), un de ces partis quelque peu artificiels car inspirés par le ministère de l’Intérieur. Il a été ministre de l’Agriculture (2007-2021) et, depuis quatre ans, il est à la tête du gouvernement.
Choisir un milliardaire pour être le Premier ministre d’un pays avec tant d’inégalités n’a pas semblé une idée judicieuse du palais. Cela s’explique peut-être par sa proximité avec le monarque, qu’il a, par exemple, reçu chez lui il y a des années pour partager un iftar, le dîner qui rompt le jeûne pendant le Ramadan. C’est un privilège consenti à très peu de personnes. Akhannouch est également maire d’Agadir, la grande ville du sud du pays où huit femmes en couches sont mortes en septembre dans l’hôpital public — une neuvième femme enceinte est décédée mercredi — probablement à cause d’une négligence médicale. C’est l’épicentre de la vague de protestations qui traverse le Maroc pour exiger des améliorations dans la santé et l’éducation publiques.
Pour atténuer la colère des jeunes, Akhannouch a encore une cartouche avant d’offrir sa tête : se débarrasser de deux hommes de sa plus grande confiance, le ministre de l’Éducation, Mohamed Saad Berrada, et celui de la Santé, Amine Tehraoui. Ce dernier vient d’ailleurs de donner au Parlement des explications confuses sur sa gestion, annonçant la suppression de subventions publiques à la santé privée qui n’existaient pas.
La Constitution marocaine ne permet en tout cas pas au monarque de démettre le gouvernement, mais la maison royale concentre en pratique un tel pouvoir qu’une simple indication suffirait pour qu’Akhannouch démissionne. Mohammed VI prononcera un discours vendredi à l’occasion de la réouverture du Parlement après les vacances d’été. Reste à voir s’il donnera une indication sur ses intentions, s’il fera un geste envers cette Génération Z marocaine.
Le collectif de jeunes a suspendu les manifestations mardi et mercredi, pour reprendre son souffle — la participation avait diminué en début de semaine — et revenir à la charge avec plus de force le jeudi 9, veille du discours royal tant attendu. Ce vendredi, cependant, il ne formulera pas non plus ses revendications dans la rue « par respect pour Sa Majesté » à qui il ne veut pas voler la vedette, comme il l’a annoncé dans un autre communiqué.
Contrairement à ce qui s’est passé en 2011, lors du « printemps arabe », les organisateurs des manifestations ne s’en prennent pas à l’entourage du roi. Ils auraient pu, par exemple, rappeler le poids du holding, Siger, dans l’économie marocaine, bien supérieur à celui des entreprises d’Akhannouch, mais ils ont refusé de le faire.
Certains intellectuels ont refusé de signer la lettre collective envoyée au souverain alaouite car elle exonère l’institution royale de toute responsabilité politique dans la crise actuelle, selon l’un de ceux qui ont rejeté de la parapher. Le gouvernement, dont la démission est réclamée à grands cris dans les rues, n’est qu’une courroie de transmission de ce qui est décidé au palais. « C’est maintenant plutôt un punching-ball qui reçoit des coups qu’il ne mérite pas », ironise un ex-député marocain. Pour l’instant, ils donnent l’impression de rêver éveillés.
Exonérer le chef de l’État de toute faute ne signifie pas que des revendications ne lui sont pas formulées. Dans la missive qu’ils lui ont envoyée, les intellectuels l’exhortent à « mettre en place un processus constitutionnel qui consacre, cette fois-ci, la souveraineté démocratique du peuple, les libertés fondamentales et la séparation des pouvoirs ».
Source : El Confidencial,10/10/2025
