Qatargate israélien : l’enquête qui met Netanyahou face à ses responsabilités

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Le 5 août 2018, le gouvernement de Benjamin Netanyahou décide de laisser entrer de l'argent qatari à Gaza. La décision passe mal : le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, démissionne trois mois plus tard.

Selon la cellule investigation de Radio France, l’argent qatari acheminé à Gaza avec l’aval du Premier ministre aurait en partie profité à la branche armée du Hamas. Un proche conseiller de Benjamin Netanyahou est par ailleurs soupçonné d’avoir été rémunéré par Doha.

Une colère qui descend dans la rue

Chaque samedi soir à Tel-Aviv, à la sortie du chabbat, les manifestants de l’opposition se retrouvent. Parmi la centaine de personnes présentes lors du reportage, l’une se distingue : costume de cheikh, keffieh sur la tête, lunettes de soleil. Il dénonce la compromission supposée du Premier ministre avec le Qatar. Ce « Qatargate » mobilise régulièrement des milliers d’Israéliens.

Le Qatar a financé le Hamas pendant de longues années, selon de nombreux témoignages, avec la bénédiction du chef du gouvernement israélien. L’émirat héberge toujours une partie des dirigeants du mouvement islamiste. Il n’a pas commandité les attaques du 7 octobre 2023 et n’en a pas été informé, mais il porte, selon l’enquête, une part de responsabilité dans le massacre. Ce jour-là, à 6 h 29, des centaines de miliciens du Hamas ont franchi la barrière de sécurité, attaqué des bases militaires, des kibboutz et des villes, et surpris des fêtards d’un festival techno. Le bilan s’élève à 1 200 morts, dont 800 civils, et plus de 250 otages.

L’enquête distingue deux volets : l’affaire d’État et l’affaire de corruption.

Volet 1 : l’argent des valises

Le 5 août 2018, le gouvernement de Benjamin Netanyahou décide de laisser entrer de l’argent qatari à Gaza. La décision passe mal : le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, démissionne trois mois plus tard.

Chaque mois, un avion se pose ensuite à l’aéroport Ben Gourion. À son bord, le diplomate qatari Mohammed al-Emadi transporte des valises de cash. Escorté par les Israéliens jusqu’au point de passage d’Erez, il distribue 30 millions de dollars : un tiers pour des familles nécessiteuses, un tiers pour payer des fonctionnaires du Hamas, un tiers pour acheter le fioul de l’unique centrale électrique de l’enclave.

Le Qatar affirme avoir acheminé de l’aide aux civils palestiniens, en lien avec les autorités israéliennes et des partenaires internationaux.

Une partie de l’argent a-t-elle financé les brigades Al-Qassam, branche armée du Hamas ? Oui, répond un membre du Fatah, parti rival du Hamas, qui a rencontré régulièrement le porteur de valises et s’est exprimé sous couvert d’anonymat. Selon lui, la centrale facturait l’électricité pour le compte du Hamas, qui reversait les revenus aux brigades. Autre mécanisme : des familles pauvres recevaient 100 dollars, mais changés à un taux inférieur au taux officiel (300 shekels au lieu de 360). Le Hamas prélevait la différence, soit environ 20 dollars, un cinquième de la somme.

Netanyahou était-il au courant ?

Le Premier ministre se défausse sur ses services de sécurité, comme s’il n’était pas décisionnaire en dernier ressort. Pourtant, au sein même du Mossad, on s’inquiétait très tôt de l’influence croissante du Qatar sur le Hamas. Un ancien responsable estime que le Premier ministre souhaitait un Hamas fort et sous contrôle à Gaza, pour diviser Gaza et la Cisjordanie et empêcher l’émergence d’un État palestinien.

Dans une enquête récente, le journaliste israélien Ronen Bergman révèle que les renseignements israéliens et égyptiens avaient averti le Premier ministre du détournement des fonds qataris. Benjamin Netanyahou refuse néanmoins toute enquête indépendante et ses opposants lui reprochent de préférer une enquête politique.

Après le massacre, il engage un conseiller militaire proche de la presse spécialisée, Eli Feldstein. Sa mission, selon l’enquête : faire fuiter des informations partielles ou orientées pour faire porter la responsabilité du 7 octobre sur l’armée et les services de sécurité, et ainsi dédouaner son patron.

Volet 2 : un conseiller payé par le Qatar

En avril 2024, Eli Feldstein doit quitter le bureau du Premier ministre : les services de sécurité ne l’autorisent pas à travailler au plus haut niveau de l’État. Il reste pourtant, en toute illégalité, aux côtés de Benjamin Netanyahou. Ne pouvant plus être payé par des fonds publics, il serait rémunéré par le Qatar, via des intermédiaires.

En échange, il applique ses méthodes au service de ce second employeur. Il envoie de fausses informations à son cercle de journalistes pour valoriser le rôle de l’émirat et discréditer l’Égypte, avec laquelle le Qatar est en concurrence pour le rôle de médiateur entre le Hamas et Israël. Doha cherche aussi à faire oublier qu’il héberge la direction du mouvement islamiste.

L’effet est immédiat : des médias israéliens prestigieux relaient sans vérification des messages inventés. En février 2024, des images de chars égyptiens, prises dans un autre contexte, sont massivement diffusées pour faire croire à une Égypte sur le pied de guerre. Un journaliste israélien n’avait jamais vu un tel phénomène : des médias indépendants publiant le même faux le même jour.

Le Qatar s’est aussi rapproché des familles d’otages, invitées à Doha quelques jours après le 7 octobre, tout en continuant à héberger une partie de la direction du Hamas. Certaines familles se sont ensuite exprimées dans la presse pour critiquer l’Égypte et saluer l’action de l’émir.

Un bilan lourd, des rapports de force intacts

Les otages ont été libérés, mais près de 2 000 Israéliens, dont 1 200 soldats, sont morts depuis le 7 octobre. Plus de 73 000 Palestiniens ont été tués dans la guerre la plus violente de l’histoire du conflit. Les rapports de force n’ont pourtant pas changé : le Hamas est toujours au pouvoir à Gaza, le Qatar a conservé son influence régionale, et Benjamin Netanyahou n’a pas rendu de comptes.

Son rôle est au cœur de la campagne électorale. Candidat à sa succession le 27 octobre, le Premier ministre affronte un scrutin qui s’apparente à un référendum pour ou contre lui, avec en toile de fond la question de sa responsabilité dans le pire massacre de l’histoire d’Israël.

L’enquête complète est à retrouver sur le site et l’application de Radio France.

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