Des dizaines de milliers de personnes ont tenté de rejoindre l’enclave espagnole de Ceuta depuis le Maroc fin juillet. Derrière cette crise spectaculaire se dessine un problème plus profond pour l’Union européenne : comment contrôler ses frontières tout en répondant aux réalités économiques, démographiques et humaines qui alimentent les migrations ?
CEUTA — La crise migratoire survenue à Ceuta à la fin du mois de juillet a ravivé l’un des dilemmes les plus persistants de l’Union européenne : renforcer le contrôle de ses frontières sans perdre de vue les causes profondes des migrations.
Selon une analyse publiée le 30 septembre par l’International Bar Association (IBA), quelque 72 000 personnes auraient tenté de rejoindre l’enclave espagnole de Ceuta depuis le Maroc, beaucoup en contournant à la nage les installations frontalières. Près d’une centaine de personnes auraient péri dans le chaos qui a suivi. La plupart des migrants ont finalement été renvoyés au Maroc, mais plusieurs milliers resteraient à Ceuta. Les autorités espagnoles évoquent entre 6 000 et 10 000 personnes encore présentes dans l’enclave.
La violence de l’épisode n’est toutefois que la partie visible de la crise. Ceuta, qui compte un peu plus de 83 000 habitants, se retrouve confrontée à une situation humanitaire et politique particulièrement délicate. L’Espagne affirme mettre en place des structures d’hébergement temporaire et des dispositifs pour traiter les demandes, tandis que les autorités locales estiment que Madrid ne fait pas suffisamment face à l’urgence.
Une frontière européenne au cœur d’un jeu diplomatique
Ceuta et Melilla occupent une position singulière : ce sont les deux seuls territoires de l’Union européenne partageant une frontière terrestre avec l’Afrique. Leur situation en fait depuis longtemps des points de tension entre Madrid, Rabat et, plus largement, l’Union européenne.
Dans le cas de la crise de juillet, l’Espagne et le Maroc ont mis en cause des réseaux de passeurs et une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux. Madrid a également évoqué une interprétation, jugée abusive, d’une décision de la Cour suprême espagnole concernant les conditions de renvoi de migrants interceptés en mer. (IBA)
Mais derrière l’épisode migratoire se profile une autre réalité : les relations diplomatiques entre l’Espagne et ses voisins du Maghreb peuvent avoir un effet direct sur le contrôle des frontières européennes.
La question du Sahara occidental constitue notamment un facteur de tension. En 2021, une précédente arrivée massive de migrants à Ceuta avait suivi une dégradation des relations entre Madrid et Rabat. En 2022, l’Espagne avait ensuite soutenu la position marocaine sur le Sahara occidental, provoquant des tensions avec l’Algérie, favorable au Front Polisario. L’IBA souligne également que les relations entre Madrid, Rabat et Alger demeurent étroitement liées aux dynamiques migratoires.
La crise de Ceuta démontre ainsi que la politique migratoire européenne ne peut être dissociée de la politique étrangère.
La stratégie européenne du « contrôle à distance »
Face aux flux migratoires, l’Union européenne a progressivement développé une stratégie d’externalisation : plutôt que de gérer uniquement les arrivées sur son territoire, elle cherche à empêcher les départs en coopération avec les pays d’origine ou de transit.
L’IBA rappelle que Bruxelles a conclu ces dernières années des accords ou partenariats migratoires avec plusieurs États, notamment la Tunisie, le Maroc, le Sénégal, la Mauritanie et la Libye. Le précédent accord UE-Turquie de 2016 avait notamment mobilisé plusieurs milliards d’euros.
Cette politique répond à une logique évidente : si les départs peuvent être empêchés avant même que les migrants n’atteignent les frontières européennes, la pression sur les États membres diminue.
Mais son efficacité à long terme reste controversée.
Pour Sarah Wolff, professeure d’études internationales et de politique globale à l’université de Leiden, citée par l’IBA, les investissements consacrés au contrôle des frontières dans les pays tiers posent une question fondamentale : dans quelle mesure ces dépenses empêchent-elles réellement les migrations ?
Car les dispositifs de contrôle ne suppriment pas nécessairement les raisons qui poussent les personnes à partir.
Le facteur économique que l’Europe préfère éviter
C’est probablement l’un des enseignements les plus importants de la crise de Ceuta.
Le débat européen sur l’immigration est généralement dominé par les questions de sécurité, de contrôle des frontières et de lutte contre l’immigration irrégulière. Pourtant, l’Europe fait simultanément face à une autre réalité : le vieillissement de sa population et des pénuries de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs.
L’IBA cite à ce sujet Sarah Wolff, selon laquelle l’Europe serait confrontée à un véritable « tabou » : elle manque de travailleurs alors même que sa population vieillit.
Le paradoxe est donc saisissant. D’un côté, les gouvernements européens investissent des sommes considérables pour empêcher l’arrivée de migrants. De l’autre, plusieurs économies européennes ont besoin de travailleurs supplémentaires.
Le problème ne consiste dès lors plus seulement à déterminer combien de personnes l’Europe peut accueillir, mais aussi à définir quels canaux légaux peuvent permettre à ceux dont les compétences sont nécessaires de venir travailler en Europe.
Cette approche ne signifie pas que les contrôles aux frontières deviendraient inutiles. Elle suppose plutôt de compléter la politique de contrôle par une véritable politique de mobilité légale.
Le Maroc, le chômage des jeunes et la question des perspectives
La situation marocaine illustre cette contradiction.
Selon les données citées par l’IBA, le chômage des jeunes au Maroc atteignait environ 37 % en 2025. Pour Sarah Wolff, les perspectives limitées offertes à une partie de la jeunesse marocaine constituent un élément essentiel pour comprendre les mouvements migratoires.
Cette dimension économique permet de dépasser une lecture exclusivement sécuritaire de la crise.
Un jeune qui ne trouve pas de perspectives professionnelles dans son pays ne disparaît pas du phénomène migratoire parce qu’une barrière est renforcée. Il peut modifier son itinéraire, attendre une nouvelle opportunité ou emprunter une autre route.
La frontière peut déplacer le phénomène migratoire sans nécessairement le supprimer.
C’est précisément ce qui rend la stratégie européenne si difficile à mettre en œuvre.
L’Europe divisée face à sa propre politique migratoire
La crise de Ceuta a également révélé les divergences entre États membres.
L’Espagne a récemment accordé un statut légal à environ 500 000 migrants sans titre de séjour, décision critiquée par plusieurs gouvernements européens qui y voyaient un risque d’« appel d’air ». Après la crise de Ceuta, l’Italie a temporairement suspendu son dispositif Schengen avec l’Espagne, tandis que 22 dirigeants européens ont adressé une lettre à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dénonçant notamment les effets potentiellement incitatifs de la politique espagnole. (IBA)
La Commission européenne, elle, a surtout insisté sur la nécessité de renforcer les frontières extérieures, notamment par une surveillance accrue et des infrastructures physiques.
Le problème est que les États membres ne partagent pas toujours les mêmes intérêts.
Pour l’Espagne, située aux frontières méditerranéennes de l’Union, la question migratoire est directement liée à ses relations avec le Maroc et à la pression exercée sur ses territoires de Ceuta et Melilla.
Pour les pays d’Europe centrale ou septentrionale, les priorités peuvent être différentes.
Pour les États confrontés à des pénuries de main-d’œuvre, l’immigration peut également représenter une ressource économique.
Cette divergence explique pourquoi il est si difficile de construire une véritable politique migratoire européenne commune.
De Ceuta à une nouvelle politique migratoire ?
La crise de Ceuta pose finalement une question qui dépasse largement l’enclave espagnole.
L’Union européenne peut-elle continuer à répondre aux migrations essentiellement par le renforcement des frontières et les accords avec les pays tiers ?
L’analyse de l’IBA suggère que cette stratégie atteint ses limites lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une politique s’attaquant aux facteurs économiques et sociaux qui alimentent les départs.
Cela implique d’agir simultanément sur plusieurs fronts : développement économique dans les pays d’origine, coopération avec les États de transit, lutte contre les réseaux criminels, protection des droits fondamentaux, contrôle des frontières et création de voies légales de migration professionnelle.
Une telle politique serait évidemment plus complexe qu’un simple renforcement des barrières.
Mais elle pourrait également être plus réaliste.
Car la crise de Ceuta rappelle une vérité que les politiques migratoires européennes ont parfois tendance à oublier : les migrations ne sont pas seulement un problème de frontières. Elles sont aussi le produit d’écarts économiques, de choix diplomatiques, de dynamiques démographiques et de besoins du marché du travail.
Tant que ces facteurs continueront d’exister, la pression migratoire ne disparaîtra pas simplement parce que l’Europe aura construit davantage de murs.
La véritable question pour Bruxelles n’est donc peut-être plus seulement de savoir comment empêcher les migrants d’entrer, mais comment construire une politique capable de gérer les migrations plutôt que de simplement tenter de les arrêter.
Cet article reprend les principaux constats de l’analyse de l’IBA sans reproduire sa structure ni son texte. La publication originale est disponible sur l’International Bar Association.
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