Espionné hier, allié aujourd’hui : l’étrange trajectoire de la relation France-Maroc

Comme le résume l'analyse du Revenu, il existe une différence importante entre « régler » un problème et « décider de vivre avec ». Entre la France et le Maroc, l'affaire Pegasus continue ainsi de suivre son chemin judiciaire, tandis que les deux États ont choisi de poursuivre, sur d'autres terrains, un rapprochement devenu stratégique.

Entre l’affaire Pegasus, le dossier du Sahara Occidental et l’intensification des échanges économiques, la relation entre la France et le Maroc a connu un spectaculaire réchauffement. Une évolution qui interroge sur la capacité des deux États à compartimenter leurs différends les plus sensibles.

Le 7 juillet 2026, la visite de Sébastien Lecornu à Rabat, accompagné de douze ministres, a marqué une nouvelle étape dans le rapprochement entre la France et le Maroc. Selon l’émission publiée par Le Revenu, il s’agissait de la première réunion franco-marocaine à ce niveau depuis 2019. Plusieurs accords ont été conclus et les deux pays travaillent désormais à un projet de traité bilatéral présenté comme inédit.

Cette séquence diplomatique contraste fortement avec le climat qui entourait encore quelques années auparavant l’affaire Pegasus. Le numéro de téléphone de Sébastien Lecornu figurait parmi ceux pour lesquels des traces de compromission auraient été identifiées par les experts français. L’enquête internationale sur Pegasus avait alors attribué au Maroc la sélection de plusieurs numéros comme cibles potentielles.

Pegasus, un dossier toujours sensible

Pegasus est un logiciel espion développé par la société israélienne NSO Group et vendu exclusivement à des États. Une fois installé sur un téléphone, il peut notamment permettre d’accéder aux messages, aux photographies, à la géolocalisation ou encore au microphone et à la caméra de l’appareil.

En juillet 2021, une enquête internationale coordonnée par Forbidden Stories avait révélé que le numéro utilisé par Emmanuel Macron figurait parmi les cibles potentielles sélectionnées par un client de Pegasus attribué au Maroc. Une nuance demeure toutefois essentielle : le téléphone du président français n’a pas pu être expertisé, et la sélection du numéro ne permet donc pas, à elle seule, d’établir que l’appareil a effectivement été infecté.

Pour plusieurs responsables français, en revanche, les investigations auraient permis d’identifier des éléments plus concrets. Le Revenu rapporte que les analyses françaises ont confirmé des traces de compromission sur les téléphones d’au moins six ministres ou anciens ministres, parmi lesquels Sébastien Lecornu.

Rabat a toujours démenti avoir acheté ou utilisé Pegasus. Dans un rapport publié en 2023, le Parlement européen avait néanmoins estimé qu’il existait de fortes indications laissant penser que le gouvernement marocain avait ciblé de hauts responsables européens à l’aide de logiciels espions.

Le dossier judiciaire français n’est par ailleurs pas clos. Selon l’émission du Revenu, les autorités marocaines auraient refusé d’exécuter une demande d’entraide judiciaire adressée dans le cadre de l’enquête.

Un paradoxe : la France avait elle-même envisagé Pegasus

L’émission souligne également un élément moins connu de cette affaire : la France aurait elle-même envisagé d’acquérir Pegasus.

Entre 2019 et 2020, plusieurs administrations françaises, dont la DGSI, le renseignement militaire et la justice, se seraient intéressées au logiciel afin de lutter notamment contre le terrorisme et le narcotrafic. Le coût envisagé aurait été compris entre 60 et 80 millions d’euros.

Le projet aurait finalement été abandonné fin 2020 à la suite d’un arbitrage de l’Élysée, notamment en raison de préoccupations liées à la souveraineté technologique et à l’image de la France.

Cette situation illustre, selon Le Revenu, une contradiction au cœur du dossier : l’outil dont Paris reproche l’utilisation à Rabat avait également suscité l’intérêt de plusieurs services français.

Le Sahara Occidental au cœur du rapprochement

Au-delà de Pegasus, le principal tournant diplomatique entre Paris et Rabat concerne le Sahara Occidental.

Ancienne colonie espagnole, le territoire est au cœur d’un conflit opposant le Maroc au Front Polisario depuis le retrait espagnol en 1975. Un cessez-le-feu est intervenu en 1991 sous l’égide des Nations unies, dans le cadre d’un processus prévoyant alors un référendum d’autodétermination qui n’a finalement jamais été organisé.

Le Maroc défend depuis 2007 un projet d’autonomie du territoire sous sa souveraineté. La France soutenait cette proposition, mais sans adopter auparavant la formulation que Rabat souhaitait concernant la souveraineté marocaine.

Le changement intervient le 30 juillet 2024. Dans une lettre adressée au roi Mohammed VI, Emmanuel Macron affirme que le présent et l’avenir du Sahara s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine et considère le plan d’autonomie comme la seule base permettant de parvenir à une solution.

Cette évolution provoque immédiatement une réaction d’Alger, qui rappelle son ambassadeur au Maroc.

Des milliards d’euros d’échanges, mais pas un « chèque » de 15 milliards

Quelques mois plus tard, la France et le Maroc renforcent encore leur coopération. Plus de 10 milliards d’euros d’accords d’investissement sont annoncés autour de la visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc.

La proximité chronologique entre le changement de position française sur le Sahara Occidental et l’annonce de ces investissements pourrait alimenter différentes interprétations. Mais, comme le souligne Le Revenu, cette chronologie ne constitue pas en elle-même une preuve d’un échange entre position diplomatique et contrats économiques.

Les chiffres du commerce bilatéral permettent surtout de mesurer l’importance structurelle de la relation.

En 2025, les échanges de marchandises entre les deux pays ont atteint 15,1 milliards d’euros, un niveau présenté comme historique par la Direction générale du Trésor. Mais ce montant ne correspond évidemment pas à des revenus encaissés par la France : Paris a exporté environ 7,7 milliards d’euros de marchandises vers le Maroc et en a importé 7,4 milliards.

L’excédent commercial français s’établissait ainsi à environ 340 millions d’euros.

Les entreprises françaises, un poids économique considérable

Le véritable poids de la relation se trouve également dans les investissements.

D’après les données présentées dans l’émission du Revenu, la France dispose d’environ 15 milliards d’euros de stock d’investissements au Maroc, soit plus d’un quart du total. Quelque 1 159 filiales françaises y emploieraient environ 152 000 personnes, avec une présence couvrant notamment l’industrie, l’aéronautique, la banque, l’énergie et les transports.

Les flux d’investissements français au Maroc auraient par ailleurs atteint en 2025 leur niveau le plus élevé depuis une décennie.

La relation dépasse également le commerce et l’investissement. La France constitue une source majeure de devises pour le Maroc grâce aux transferts de sa diaspora. En 2023, les transferts provenant de France auraient représenté 3,3 milliards d’euros. Le tourisme constitue également un autre pilier : les visiteurs français auraient généré près d’un tiers des recettes touristiques du royaume en 2024.

Immigration, sécurité et Afrique : les autres intérêts de Paris

Pour Paris, la coopération avec Rabat ne se limite pas aux questions économiques.

La France dépend notamment de la coopération consulaire marocaine pour organiser le retour de certains ressortissants faisant l’objet d’une obligation de quitter le territoire français. Après plusieurs années de tensions, les deux pays ont relancé leur coopération sur les réadmissions.

Les questions sécuritaires occupent également une place importante : lutte contre le terrorisme, narcotrafic et criminalité organisée figurent parmi les secteurs dans lesquels les deux capitales cherchent à renforcer leurs échanges.

Le Maroc représente aussi, pour Paris, un partenaire stratégique en Afrique. Alors que l’influence française a reculé dans plusieurs pays du Sahel, Rabat peut constituer un relais important pour la France dans sa stratégie de projection économique et diplomatique sur le continent.

De son côté, le Maroc obtient une reconnaissance politique accrue de sa position sur le Sahara Occidental ainsi qu’un approfondissement des investissements et de la coopération avec la France.

Pegasus n’a pas disparu : le dossier a été « compartimenté »

C’est probablement l’un des principaux enseignements mis en avant par l’émission du Revenu.

Le dossier Pegasus n’a pas été officiellement réglé. L’enquête judiciaire se poursuit, tandis que la coopération franco-marocaine s’est développée parallèlement dans les domaines économique, sécuritaire, migratoire et diplomatique.

La visite de Sébastien Lecornu à Rabat en juillet 2026 intervient d’ailleurs alors que de nouveaux éléments concernant Pegasus étaient publiés en France. Malgré cela, les discussions bilatérales ont porté sur le renforcement de la coopération et sur la préparation d’un futur traité.

Cette coexistence entre une procédure judiciaire toujours ouverte et une coopération politique intensifiée constitue le paradoxe central de la relation franco-marocaine.

Aucun accord secret établi

La prudence reste toutefois indispensable. Le Revenu souligne qu’aucune preuve publique ne permet d’affirmer que le Maroc aurait utilisé Pegasus pour contraindre la France à modifier sa position sur le Sahara Occidental.

De même, aucun accord secret liant le dossier Pegasus aux orientations diplomatiques françaises n’est documenté dans les éléments présentés par l’émission. La présomption d’innocence demeure applicable.

L’évolution de la relation entre Paris et Rabat peut donc être interprétée avant tout comme le résultat de la convergence de plusieurs intérêts : économiques, sécuritaires, migratoires, diplomatiques et géopolitiques.

Le cas Pegasus n’a pas été effacé. Il semble plutôt avoir été séparé des autres dossiers de la relation bilatérale.

Comme le résume l’analyse du Revenu, il existe une différence importante entre « régler » un problème et « décider de vivre avec ». Entre la France et le Maroc, l’affaire Pegasus continue ainsi de suivre son chemin judiciaire, tandis que les deux États ont choisi de poursuivre, sur d’autres terrains, un rapprochement devenu stratégique.

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