À l’approche des élections législatives du 23 septembre, le royaume du Maroc traverse une crise politique et sociale profonde. Entre tensions successorales, contestation populaire et défaillances de l’État, le pouvoir de Mohammed VI semble plus vacillant que jamais.
Par la rédaction
Rien ne semble mieux illustrer les fractures du Maroc contemporain que les événements survenus le 30 juillet dernier lors de la Fête du Trône, rapporte The Economist. Ce jour-là, alors que le cortège royal fendant l’autoroute menait le souverain Mohammed VI à une cérémonie d’allégeance où l’élite s’empressait de lui baisser la main, une scène d’une tout autre nature se déroulait à quelques kilomètres de là. À la suite de rumeurs en ligne affirmant que les portes vers l’Europe étaient ouvertes, plus de 70 000 personnes, majoritairement marocaine, ont convergé vers l’enclave espagnole de Ceuta dans l’espoir de fuir le pays. Cette tentative désespérée a coûté la vie à environ une centaine d’entre elles, marquant ce que The Economist qualifie de l’un des réquisitoires les plus sévères contre le règne du monarque.
La façade de la modernisation face au malaise social
En apparence, le Maroc fait figure de modèle de stabilité et de modernisation dans le monde arabe. L’économie nationale met en avant une industrie automobile florissante, l’extension de ses lignes ferroviaires à grande vitesse ainsi que le développement du plus grand port de la Méditerranée. Bénéficiant d’investissements étrangers constants, le royaume entretient des relations diplomatiques étroites avec les États-Unis et l’Europe, tout en développant son industrie de la défense grâce à ses liens stratégiques avec Israël.
Pourtant, après 27 ans de règne, une part grandissante des 36 millions d’habitants a perdu confiance dans l’avenir du pays, souligne The Economist. Alors que le pouvoir investit massivement dans des projets prestigieux, tels que des stades en vue de la Coupe du monde 2030, les services publics essentiels comme les hôpitaux et les écoles restent négligés. Aujourd’hui, près d’un tiers des jeunes Marocains se trouvent sans emploi.
Sur le plan politique, la critique est largement étouffée. D’après The Economist, l’appareil sécuritaire a neutralisé la presse indépendante, et de nombreux opposants font l’objet de poursuites judiciaires sous de prétendues accusations de crimes sexuels avant d’être emprisonnés. Dans ce contexte, les élections législatives prévues le 23 septembre suscitent un désintérêt généralisé. Les partis politiques étant très affaiblis, la plupart des citoyens ignorent les enjeux du scrutin, conscients que les véritables décideurs n’apparaissent pas sur les bulletins de vote.
Un souverain affaibli et un vide politique
Toujours réservé, le roi Mohammed VI s’est éloigné de la cour de Rabat depuis plusieurs années pour s’installer dans le nord du pays aux côtés de son proche ami et combattant de kick-boxing, Aboubakr Abu Azaitar. Âgé de 63 ans, le monarque est affaibli par la maladie. Selon des témoins cités par The Economist, son état de santé est de plus en plus visible : mains bleutées, doigts hippocratiques et yeux bouffis dissimulés derrière des lunettes de soleil.
Face à l’accumulation des crises — de la révolte du Rif en 2016 au séisme dévastateur de 2023, jusqu’à la récente vague migratoire vers Ceuta —, le gouvernement et les responsables administratifs attendent des orientations du palais royal, mais ne rencontrent que le silence, observe le magazine britannique.
Ce vide institutionnel alimente de nombreuses théories au sein de l’opinion publique. Certains observateurs avancent que la migration vers l’Espagne est utilisée par le Maroc pour faire pression sur l’Union européenne afin d’obtenir davantage de subventions. Toutefois, l’explication la plus crédible auprès des analystes et des initiés réside dans une riposte des services de sécurité marocains contre Madrid, accusée de protéger un lanceur d’alerte détenant des secrets d’État sensibles.
Espionnage, fuites et tensions autour de la succession
Selon des sources internes au makhzen (l’appareil d’État) citées par The Economist, un agent de l’agence de renseignement intérieur marocaine s’est enfui avec des listes d’individus surveillés à l’aide de logiciels espions israéliens. Depuis une salle d’opérations confidentielle désignée sous le nom de « Bureau 21 », des téléphones portables et des réseaux de vidéosurveillance auraient été piratés pour espionner des figures politiques et médiatiques en Afrique du Nord et en Europe — et potentiellement le roi lui-même. Ce lanceur d’alerte, répondant au nom de code « Safir », a fini par trouver refuge en Espagne après être passé par la Tunisie et la France.
La protection accordée à Safir par les autorités espagnoles est perçue par Rabat comme une véritable trahison. Mais au-delà de cette affaire d’espionnage, The Economist indique que les défections et les rivalités au sein de l’appareil sécuritaire reflètent une lutte d’influence plus large, intensifiée par les incertitudes entourant la succession.
La fracture la plus marquante oppose la vieille garde, emmenée par Fouad Ali el-Himma — conseiller principal et ami d’enfance du souverain —, au prince héritier Hassan et à sa mère, Lalla Salma. Après le divorce royal en 2018, Fouad Ali el-Himma aurait maintenu l’ancienne épouse du roi sous une forme de résidence surveillée. Craignant les représailles de Lalla Salma lorsque son fils accédera au trône en tant que reine mère, le cercle rapproché du pouvoir redoute d’être écarté. À mesure que l’échéance de la succession approche, ces rivalités internes risquent de fragiliser encore davantage la stabilité du royaume.
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