Derrière l’image du « bâtisseur du Maroc moderne », le parcours d’un administrateur colonial confronté aux résistances et aux contradictions de la domination française
L’histoire du protectorat français au Maroc reste profondément associée à la figure du maréchal Hubert Lyautey, présenté pendant des décennies comme l’un des principaux artisans de la construction du « Maroc moderne ». Pourtant, son parcours révèle les nombreuses contradictions d’une politique coloniale qui entendait à la fois imposer l’autorité française et préserver certaines structures sociales et culturelles du pays.
Dans un article publié par Le Monde diplomatique dans le numéro 86 de Manière de voir, consacré au « Maghreb colonial », le parcours de Lyautey est retracé sous un titre révélateur : « Un colonialiste paradoxal ».
Né en 1854 à Nancy dans une famille de militaires, Lyautey commence sa carrière dans l’armée avant d’être envoyé en Algérie. Il sert ensuite en Indochine puis à Madagascar, où il travaille notamment aux côtés du général Gallieni. En 1907, il est chargé par la France d’occuper Oujda, avant de participer à la répression du soulèvement des Beni Snassen.
Lorsque le protectorat français est officiellement établi au Maroc par la convention de Fès, en mars 1912, Lyautey devient le premier résident général. Sa mission consiste alors à consolider l’autorité française sur le territoire et à mener ce que les autorités coloniales appellent la « pacification ».
« Se faire aimer sans cesser de se faire craindre »
C’est précisément là que réside le paradoxe de Lyautey. Contrairement à une politique d’assimilation pure et simple, il cherche à s’appuyer sur les structures traditionnelles marocaines et sur les élites locales.
Selon Le Monde diplomatique, Lyautey entendait notamment respecter l’islam et intégrer les notables marocains dans l’administration. Il défend également certaines formes de préservation des médinas et de la culture locale.
Mais cette approche culturelle ne remet pas en cause la nature coloniale du système. Le protectorat demeure marqué par la répression, les confiscations foncières et la domination politique française. Le journal souligne ainsi les crimes coloniaux, les violences de la « pacification » et l’accaparement des meilleures terres au profit des colons.
La stratégie de Lyautey pourrait se résumer par une formule attribuée au maréchal : « se faire aimer sans cesser de se faire craindre ».
Cette conception illustre une forme de colonialisme qui ne repose pas uniquement sur la contrainte militaire. Elle cherche également à obtenir l’adhésion d’une partie de la population en préservant certaines institutions, traditions et hiérarchies locales.
Une vision durable des relations franco-marocaines
Le parcours de Lyautey ne s’arrête pas au Maroc. Rappelé en France en 1916 pour devenir ministre de la Guerre, il démissionne quelques mois plus tard avant de retourner au Maroc. Il est nommé maréchal de France en 1921.
Pendant la guerre du Rif, son rôle est toutefois progressivement marginalisé. Le commandement des opérations contre les forces d’Abdelkrim est confié à Philippe Pétain. Lyautey quitte finalement le Maroc en 1925.
Avant son départ, il formule une vision particulièrement révélatrice de son rapport à la colonisation. Il estime que les pays d’Afrique du Nord finiront par accéder à une forme d’autonomie, mais souhaite que cette séparation avec la France s’effectue sans rupture hostile et que les populations continuent à regarder la France « avec affection ».
Cette conception témoigne d’une volonté de préserver, au-delà de la domination coloniale directe, une influence française durable en Afrique du Nord.
Le mythe du « père du Maroc moderne »
Après sa mort en 1934, Lyautey conserve une place considérable dans la mémoire française et marocaine. Statufié de son vivant et élu à l’Académie française, il demeure associé à l’image du constructeur du Maroc moderne.
Mais l’article du Monde diplomatique invite à dépasser cette représentation.
Le personnage apparaît plutôt comme l’incarnation d’un colonialisme pragmatique : une domination qui combine force militaire, contrôle administratif, coopération avec certaines élites locales et valorisation sélective des traditions du pays.
Cette stratégie n’efface donc pas la réalité du protectorat. Elle en constitue plutôt l’une des formes les plus sophistiquées : maintenir la domination française tout en donnant l’impression de préserver l’identité du pays colonisé.
Le parcours de Lyautey permet ainsi de comprendre une partie de l’histoire longue des rapports entre la France et le Maroc, où héritage colonial, influence culturelle, intérêts stratégiques et mémoire historique continuent de se croiser.
Source : Le Monde diplomatique, « Un colonialiste paradoxal », Manière de voir n°86, avril-mai 2006.
Source : Le Monde diplomatique
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