Une véritable onde de choc secoue les milieux politiques et médiatiques de part et d’autre du détroit de Gibraltar. Chema Gil (José María Gil Garre), analyste espagnol présentant un profil d’expert en cybersécurité et en géopolitique, suscite l’incompréhension des marocains après une volte-face radicale concernant les événements tragiques survenus aux frontières de Ceuta le 30 juillet dernier.
Historiquement connu pour ses positions favorables au Royaume — ayant notamment défendu la dénommée marocanité du Sahara Occidental devant l’ONU en 2014 et publié plusieurs ouvrages alignés sur la thèse marocaine —, Chema Gil semblait être un allié inconditionnel des théories officielles. Mais ses récentes publications dans le quotidien espagnol La Razón dessinent aujourd’hui un récit diamétralement opposé, soulevant d’incalculables interrogations.
Une volte-face en deux temps : De la piste algérienne au « complot » interne
Deux jours seulement après les tragiques événements du 30 juillet à Ceuta, Chema Gil avait publié un premier rapport pointant du doigt des comptes réseaux sociaux basés en Algérie, les accusant d’avoir manipulé la jeunesse marocaine pour inciter à l’assaut collectif. Ce rapport initial, volumineux et rédigé dans un délai record de 48 heures, avait été abondamment relayé au début du mois d’août par des médias marocains proches du pouvoir, tels que Le360 ou Al Ahdath Al Maghrebieh, sans attendre les conclusions des enquêtes officielles.
Cependant, le samedi 19 septembre, le même expert a signé dans les colonnes du journal La Razón un article dont le titre a fait l’effet d’une bombe : « Une fraction du Makhzen, le cercle d’influence entourant le roi Mohammed VI, a mené l’invasion de Ceuta ».
Abandonnant totalement la piste algérienne, Chema Gil accuse cette fois-ci directement la Gendarmerie Royale et les Forces Auxiliaires marocaines non seulement d’avoir laissé faire, mais d’avoir directement supervisé et encadré l’assaut. L’auteur prétend s’appuyer sur des sources issues des services de renseignement marocains et espagnols.
Les zones d’ombre d’une volte-face médiatique
Ce revirement spectaculaire suscite une série de questions cruciales sur les motivations de Chema Gil et le timing de ces révélations :
- Le virage idéologique : Qu’est-ce qui a poussé un homme autrefois reçu en grande pompe au Maroc pour ses thèses pro-marocaines à porter aujourd’hui des accusations d’une telle gravité contre l’appareil sécuritaire du Royaume ?
- L’exclusivité de La Razón : Pourquoi ce rapport a-t-il été publié en exclusivité par ce quotidien espagnol précis, et par un journaliste aux orientations bien particulières ?
- L’impact sur les relations sécuritaires : La gravité du rapport réside dans sa tentative évidente de créer une brèche au sein de l’appareil sécuritaire et militaire marocain. En ciblant exclusivement la Gendarmerie et les Forces Auxiliaires tout en épargnant la Sûreté Nationale (DGSN), ce récit entre en contradiction directe avec le rapport officiel de la police espagnole, qui met en cause l’ensemble des composantes sécuritaires aux frontières.
Coïncidences troublantes et convergences de récits
L’analyse du contenu réveille d’étranges convergences. Quelques jours plus tôt, un article paru sur un site web marocain en réponse à un journaliste espagnol soulignait déjà que le poste frontalier terrestre géré par la police (DGSN) n’avait enregistré aucune intrusion, précisant que le reste de la frontière terrestre et maritime incombait à d’autres forces armées dotées d’équipements lourds et de patrouilleurs.
Ce glissement sémantique, visant à isoler le rôle de la Gendarmerie et des Forces Auxiliaires, se retrouve presque au mot près dans l’argumentaire rédigé par Chema Gil. L’expert espagnol s’est-il inspiré de cette rhétorique pour construire sa nouvelle thèse ? Ou ce rapport sert-il de préambule à une décision politique ou diplomatique plus vaste ?
Dans un climat de forte tension informative, cette publication dans La Razón démontre à quel point la crise de Ceuta dépasse le cadre migratoire pour devenir le terrain d’une guerre d’influence et de renseignement particulièrement opulente et complexe. La nécessité pour le Maroc de produire un rapport officiel et exhaustif sur ces événements apparaît plus que jamais indispensable pour faire la lumière sur cette affaire.
Avec Houssine Majdoubi
Source : Fondation Mehdi Almanjra pour la pensée et la créativité
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