Maroc : secrets d’État, espionnage et tensions à la Cour du Roi (The Economist)

Selon The Economist, l'agent Saphir aurait quitté le Maroc en possession de données particulièrement sensibles. Après un parcours transitoire par la Tunisie et la France, il aurait finalement obtenu une protection en Espagne.

Une enquête exclusive de The Economist lève le voile sur les fissures qui traverseraient les cercles les plus fermés du pouvoir marocain. Entre la fuite à l’étranger d’un ancien agent du renseignement, les opérations d’une cellule clandestine de cyber-surveillance et les rivalités de succession autour du prince héritier, la monarchie chérifienne fait face à des révélations inédites.

Il faut parfois regarder derrière les murs d’un palais pour comprendre les véritables rapports de force d’un État. Dans sa récente enquête consacrée au Maroc, le magazine britannique The Economist décrit un appareil de pouvoir traversé par des tensions qui dépassent largement les querelles politiques ordinaires. Derrière l’image d’une monarchie solidement verrouillée apparaissent, selon le journal, de profondes rivalités entre cercles sécuritaires, des secrets emportés hors des frontières et une bataille silencieuse pour la succession royale.

L’affaire « Safir » : la fuite d’un homme qui en sait trop

Au cœur de cette affaire se trouve un ancien membre de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) désigné sous le pseudonyme de « Safir ». Selon The Economist, cet agent aurait quitté le Maroc en possession de données particulièrement sensibles. Après un parcours transitoire par la Tunisie et la France, il aurait finalement obtenu une protection en Espagne.

Cette fuite constitue un événement majeur pour la sécurité du Royaume : que sait réellement cet ancien agent, et jusqu’où remontent les secrets d’État qu’il a emportés dans sa fuite ?

« Bureau 21 » : cyber-espionnage et soupçons au sommet

Selon les éléments rapportés par l’hebdomadaire britannique, l’agent aurait fait partie d’une structure clandestine appelée « Bureau 21 », présentée comme une cellule ultra-sensible du dispositif de surveillance marocain.

L’enquête mentionne l’utilisation de logiciels espions d’origine israélienne, le piratage de téléphones mobiles ainsi que l’exploitation de réseaux de vidéosurveillance afin de suivre des personnalités marocaines et européennes.

Plus troublant encore, certaines sources citées dans l’enquête suggèrent que le roi Mohammed VI lui-même aurait pu figurer parmi les personnes ciblées par cette surveillance.

The Economist nuance toutefois cette dernière affirmation en soulignant la difficulté de vérifier indépendamment l’ensemble de ces allégations. Le Maroc a, de son côté, régulièrement rejeté par le passé toute utilisation illégale de logiciels espions tels que Pegasus.

L’Espagne prise au piège de la tempête diplomatique

La présence de « Safir » sur le sol espagnol a immédiatement ouvert une zone de friction entre Rabat et Madrid. Selon The Economist, les autorités marocaines auraient perçu la protection accordée par l’Espagne à l’ancien agent comme une trahison.

Le magazine britannique rapporte une analyse partagée dans certains milieux proches du pouvoir, selon laquelle les pics de pression migratoire observés à la frontière de Ceuta auraient pu constituer une forme de représailles contre l’Espagne. Même s’il s’agit d’une hypothèse attribuée à des sources et non d’un fait formellement établi, elle témoigne du degré de tension qui pèse sur les relations transfrontalières.

La bataille silencieuse de l’après-Mohammed VI

Au-delà des scandales d’espionnage, l’aspect le plus stratégique de l’enquête de The Economist concerne l’avenir de la monarchie et le contrôle des leviers de décision au moment de la transition monarchique.

Le magazine met en lumière une confrontation feutrée entre deux réseaux d’influence principaux :

  1. L’ancienne garde, incarnée par Fouad Ali El Himma, conseiller influent et intime du roi.
  2. Le cercle émergent, structuré autour du prince héritier Moulay Hassan et de sa mère, Lalla Salma.

Dans les monarchies, une succession redessine l’équilibre des forces construit sur plusieurs décennies. D’après The Economist, les différents acteurs du Makhzen chercheraient déjà à anticiper le futur rapport de force, transformant les coulisses du pouvoir en un terrain de positionnement tactique bien avant l’ouverture officielle de la succession.

Un appareil d’État face à ses propres failles

Cette enquête survient dans un climat marqué par des difficultés sociales et une défiance croissante d’une partie de la jeunesse envers les institutions politiques traditionnelles. The Economist rappelle d’ailleurs que les élections parlementaires ne modifient pas substantiellement les véritables centres de décision, concentrés autour du Palais et de l’appareil sécuritaire.

L’affaire « Safir » pourrait ainsi dépasser le cadre d’une simple défection individuelle. Si les révélations du magazine britannique se confirmaient, elles traduiraient l’existence de fêlures au sein d’un système réputé hermétique.

Une question demeure désormais posée : que se passera-t-il si d’autres secrets venaient à sortir des murs du Palais ?

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