Politico lève le voile sur le verrouillage sécuritaire et territorial du Maroc au Sahara Occidental

Derrière l'autoroute Donald J. Trump se joue une question géopolitique majeure. Une grande partie de la route traverse le Sahara occidental, territoire disputé que les Nations unies considèrent comme tel. Le Maroc, qui contrôle environ 80 % de la région, la désigne comme ses « territoires du Sud ».

Dans l’immensité désertique du Sahara occidental, une route de 655 miles — environ 1 054 kilomètres — porte désormais le nom de Donald Trump. Encore absente de certaines cartes sous cette appellation, la voie express Tiznit-Dakhla est devenue le symbole d’une relation diplomatique singulière entre le président américain et le roi Mohammed VI du Maroc.

Comme le raconte POLITICO dans son reportage consacré à cette route, le changement de nom constitue bien davantage qu’un hommage protocolaire au président américain : il intervient au cœur de la stratégie marocaine visant à consolider son contrôle sur le Sahara occidental.

Sur les premiers kilomètres, la route traverse un paysage désertique où les panneaux mettent en garde contre les chameaux, le sable et la fatigue. Plus au sud, les conditions deviennent nettement plus difficiles, avec des rafales de sable capables de réduire la visibilité et de modifier rapidement le paysage.

Mais derrière cette infrastructure se joue une question géopolitique majeure. Une grande partie de la route traverse le Sahara occidental, territoire disputé que les Nations unies considèrent comme tel. Le Maroc, qui contrôle environ 80 % de la région, la désigne comme ses « territoires du Sud ».

Une route au cœur du projet marocain

Le projet routier avait été annoncé par le roi Mohammed VI en 2015. À l’époque, le souverain présentait cette autoroute comme un moyen de faire du Sahara un pôle économique et de renforcer les liens du Maroc avec l’Afrique.

Selon le reportage, cette infrastructure s’inscrit toutefois dans un projet beaucoup plus vaste : ports, programmes sociaux, investissements économiques et installation de populations venues du nord doivent contribuer à renforcer l’intégration du territoire au Maroc.

Cette politique représente plusieurs décennies d’efforts destinés à consolider les revendications marocaines sur le Sahara occidental. Le territoire possède notamment d’importantes ressources en phosphates et en produits de la mer, mais la question est également liée à la conception historique des frontières marocaines défendue par la monarchie.

Le Maroc aurait consacré environ 8 milliards de dollars à cette stratégie depuis le discours royal de 2015.

Le tournant Trump

La nouvelle appellation de la route trouve son origine dans une décision prise lors du premier mandat de Donald Trump. En 2020, Washington a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.

En contrepartie, Rabat avait normalisé ses relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham. Pour le roi Mohammed VI, la décision américaine concernant le Sahara est depuis devenue un élément essentiel de la diplomatie marocaine.

Le soutien américain a été suivi par celui de plusieurs pays européens. La France, l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Union européenne soutiennent désormais le projet marocain d’accorder une autonomie au Sahara occidental sous l’autorité de Rabat, selon le récit de POLITICO.

Le changement de nom de la route apparaît ainsi comme un message politique adressé aux derniers opposants au projet marocain, notamment le Front Polisario et l’Algérie.

Donald Trump lui-même a répondu au roi Mohammed VI en déclarant espérer parcourir un jour cette « grande autoroute ».

La prospérité affichée de Laâyoune

À Laâyoune, capitale administrative du territoire et l’une de ses principales villes, les investissements marocains sont visibles partout. Jardins aménagés, fontaines, nouveaux logements, équipements publics et restaurants modernes donnent l’image d’une ville en plein développement.

Rabat encourage depuis des décennies l’installation de Marocains venus du nord grâce à des avantages fiscaux, des salaires plus élevés et des subventions sur certains produits essentiels.

Les autorités mettent en avant les résultats économiques. La région de Laâyoune aurait enregistré la plus forte croissance du pays en 2024, avec une progression de 7,4 %. Son taux de pauvreté serait également le plus faible du Maroc.

Mais derrière cette vitrine, les difficultés persistent. Le chômage dans la région atteignait 22 % en 2024, contre 13 % à l’échelle nationale. Des critiques sahraouies estiment par ailleurs que les richesses tirées des phosphates, de la pêche et de l’agriculture profitent surtout aux intérêts situés dans le nord du Maroc.

Une opposition sahraouie affaiblie

Le mouvement indépendantiste sahraoui apparaît aujourd’hui considérablement affaibli. Le reportage rappelle qu’en 2010, les autorités marocaines avaient réprimé un vaste camp de protestation installé à proximité de Laâyoune.

Sur le plan militaire, le Front Polisario serait également en position difficile face aux drones marocains. L’Algérie, qui lui a fourni des armes, semble quant à elle moins disposée à maintenir le conflit.

Cette évolution pourrait faciliter la mise en œuvre du projet marocain d’autonomie.

Pour autant, la contestation n’a pas disparu. Bachri Ben Taleb, président d’une association sahraouie de victimes de violations des droits humains, affirme que le droit à l’indépendance ne peut être supprimé par des accords politiques ou par l’évolution des alliances internationales.

Washington au centre du prochain chapitre

Le rôle des États-Unis pourrait devenir encore plus déterminant. Washington détient une influence majeure sur le dossier du Sahara occidental aux Nations unies, alors que le mandat de la mission de maintien de la paix doit être renouvelé le 31 octobre.

Selon une analyse citée par POLITICO, l’administration Trump pourrait accentuer la pression sur les adversaires du Maroc afin de les amener à accepter le plan d’autonomie proposé par Mohammed VI. Plusieurs scénarios sont évoqués, allant d’une pression diplomatique accrue jusqu’à une éventuelle remise en cause du dispositif onusien actuel.

La question du Sahara occidental dépasse également les frontières du territoire. Le reportage établit notamment un lien entre la politique marocaine sur le dossier et les relations avec l’Espagne, notamment après l’arrivée massive de migrants à Ceuta.

En 2021, le Maroc avait déjà laissé passer quelque 8 000 migrants vers l’enclave espagnole afin de protester contre l’accueil en Espagne du chef du Front Polisario. La récente arrivée de migrants semble avoir été spontanée, mais l’absence d’intervention des forces marocaines a alimenté les interrogations sur les intentions de Rabat.

Pour Riccardo Fabiani, directeur Afrique du Nord de l’International Crisis Group, le Maroc aurait ainsi appris à utiliser ses relations avec Washington pour maintenir l’administration américaine engagée en faveur de son plan d’autonomie.

Une route, mais surtout un symbole

Sur la route de Trump, les signes du développement marocain côtoient ceux d’un territoire sous haute surveillance. Le reportage décrit notamment la présence de nombreux contrôles, ainsi que la surveillance dont ont fait l’objet les journalistes au cours de leur déplacement.

À proximité de Laâyoune, un gigantesque pont est en construction. Plus loin, sur la plage de Foum El Oued, la présence de membres des services de sécurité marocains accompagne le reportage.

Au retour vers le nord, une voiture bleue suit même le véhicule des journalistes, jusque sur des chemins secondaires.

La route portant le nom de Donald Trump apparaît donc comme bien plus qu’une infrastructure reliant le Maroc à son extrême sud. Elle matérialise une stratégie territoriale, économique et diplomatique dont Washington est devenu un acteur central.

Dans le désert, les panneaux mettent en garde contre le sable, les chameaux et la fatigue. Mais, derrière le ruban d’asphalte, c’est surtout l’avenir politique du Sahara occidental qui se dessine.

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