Pegasus, Ceuta, Maroc : la bombe à retardement de Mehdi Hijaouy

Le témoignage explosif de l’ex-espion marocain sur Ceuta met Rabat sous pression
Le contexte donne une portée particulière à ces déclarations. Les événements de Ceuta ont provoqué une crise majeure entre l'Espagne et le Maroc et ont alimenté les interrogations sur le rôle éventuel des autorités marocaines dans la gestion, voire l'instrumentalisation, des flux migratoires.

L’ancien numéro deux de la DGED affirme que des responsables de haut niveau au Maroc auraient été informés en amont des événements de Ceuta. Ses déclarations relancent également les interrogations autour de Pegasus, du téléphone de Pedro Sánchez et des activités du renseignement marocain en Europe.

L’affaire Pegasus, les relations entre Madrid et Rabat et la crise migratoire de Ceuta pourraient connaître un nouveau rebondissement après les déclarations de Mehdi Hijaouy, ancien haut responsable de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), le renseignement extérieur marocain.

Après avoir quitté le Maroc en 2024 et vécu plusieurs années hors du pays, Hijaouy a accordé une interview au journal satirique français Le Canard enchaîné, dans laquelle il revient notamment sur le fonctionnement des services de renseignement marocains et sur l’utilisation du logiciel espion Pegasus.

Dans une publication consacrée à cette affaire, le blogueur Javier Quintero affirme que Mehdi Hijaouy serait l’ancien responsable marocain connu sous le pseudonyme de « Safir », présenté comme ayant joué un rôle dans des opérations de surveillance électronique visant notamment des responsables espagnols.

Ceuta au cœur des accusations

Selon les éléments rapportés par Javier Quintero, Hijaouy aurait également mis en cause plusieurs figures centrales de l’appareil sécuritaire marocain dans la préparation de l’opération ayant conduit à l’afflux massif de migrants vers Ceuta.

Les noms de Fouad Ali El Himma, conseiller du roi Mohammed VI, et Abdellatif Hammouchi, patron de la DGST et de la DGED, sont notamment avancés. Ces accusations, particulièrement graves, devront toutefois être confrontées aux éléments matériels et aux éventuelles conclusions des enquêtes judiciaires en cours.

Le contexte donne une portée particulière à ces déclarations. Les événements de Ceuta ont provoqué une crise majeure entre l’Espagne et le Maroc et ont alimenté les interrogations sur le rôle éventuel des autorités marocaines dans la gestion, voire l’instrumentalisation, des flux migratoires.

Le spectre de Pegasus

L’autre volet explosif du dossier concerne Pegasus, le logiciel espion développé par la société israélienne NSO Group.

L’utilisation de Pegasus contre plusieurs responsables espagnols, dont le Premier ministre Pedro Sánchez, a déjà été au cœur d’une importante crise politique et diplomatique. En 2022, le gouvernement espagnol avait annoncé que les téléphones de Sánchez et de plusieurs membres de son gouvernement avaient été infectés par le logiciel.

Les investigations espagnoles avaient par ailleurs orienté les soupçons vers le Maroc, sans qu’une responsabilité judiciaire définitive des autorités marocaines n’ait été établie.

Javier Quintero affirme aujourd’hui que Hijaouy aurait transmis aux services espagnols des informations sur le fonctionnement des opérations marocaines de surveillance électronique. Selon lui, l’ancien responsable du renseignement disposerait également d’informations particulièrement sensibles concernant les données extraites des téléphones ciblés.

Ces affirmations ne constituent toutefois pas, à elles seules, une preuve de détention de telles données. Leur éventuelle existence et leur contenu devraient être établis par des éléments indépendants.

Une disparition après une demande d’extradition

Le parcours de Hijaouy ajoute une dimension supplémentaire à l’affaire. Après son départ du Maroc, Rabat aurait demandé son extradition. Selon le récit de Javier Quintero, les autorités espagnoles l’auraient informé de cette demande sans procéder à sa remise aux autorités marocaines, avant que l’ancien responsable ne disparaisse de la circulation.

Cette séquence nourrit depuis lors les spéculations sur les informations dont Hijaouy pourrait disposer et sur les raisons qui auraient pu pousser Madrid à ne pas le livrer.

Le mystérieux dossier Jabaroot

L’affaire est également rapprochée de Jabaroot, qui a diffusé depuis 2025 d’importantes quantités de données attribuées aux appareils sécuritaires marocains.

Javier Quintero évoque notamment la publication de dizaines de milliers de fiches concernant des membres de différents services de sécurité marocains. Il souligne que ces données ne correspondraient pas exclusivement à des agents de renseignement, mais plus largement à des membres de l’appareil sécuritaire et administratif.

Jabaroot aurait également affirmé disposer d’archives liées à Pegasus, sans toutefois avoir, à ce stade, rendu publiques l’ensemble des informations annoncées.

Le rapprochement entre Hijaouy et Jabaroot demeure cependant hypothétique. L’ancien responsable marocain a, par l’intermédiaire de ses avocats, nié toute implication ou collaboration avec cette plateforme. Le fait que son départ du Maroc en 2024 ait précédé les premières publications de Jabaroot en 2025 ne permet pas, à lui seul, d’établir un lien.

Des données potentiellement explosives

L’enjeu dépasse largement les relations hispano-marocaines. Si des archives complètes de Pegasus étaient effectivement détenues par des acteurs extérieurs et contenaient des données issues d’opérations de surveillance visant des responsables politiques, des magistrats, des journalistes, des entrepreneurs ou des institutions européennes, leur divulgation pourrait avoir des conséquences considérables.

C’est précisément sur ce point que se concentre une partie des spéculations autour de Hijaouy : la possession éventuelle d’informations sensibles pourrait constituer, selon cette hypothèse, une forme de protection contre d’éventuelles représailles.

Javier Quintero va plus loin en évoquant également l’hypothèse selon laquelle des services de renseignement étrangers pourraient avoir accès à certaines de ces informations. Ces affirmations restent, là encore, à établir et ne doivent pas être confondues avec des faits démontrés.

Une affaire qui dépasse Ceuta

À travers Pegasus, les activités présumées des services marocains en Europe, les révélations de Jabaroot et les accusations concernant la préparation des événements de Ceuta, plusieurs dossiers jusqu’ici traités séparément tendent ainsi à se rejoindre.

La question centrale reste désormais celle de la vérification des déclarations de Mehdi Hijaouy : quelles informations détenait réellement l’ancien numéro deux de la DGED, quelles opérations connaissait-il et existe-t-il des documents permettant de corroborer ses accusations ?

Dans son analyse, Javier Quintero présente ces éléments comme les pièces d’un même système mêlant renseignement, surveillance électronique, diplomatie et rapports de force géopolitiques. Mais tant que des preuves indépendantes ne viennent pas confirmer les accusations les plus sensibles, celles-ci doivent rester considérées comme des allégations.

L’affaire Pegasus pourrait néanmoins connaître un nouveau chapitre si les informations attribuées à Hijaouy ou à Jabaroot étaient un jour authentifiées et rendues publiques.

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