Niamey accuse Paris d’avoir joué un rôle dans une tentative de déstabilisation du pouvoir nigérien. Au cœur des accusations : une opération clandestine baptisée « Phoenix », impliquant, selon les autorités nigériennes, plusieurs intermédiaires africains et des réseaux de mercenaires. Des allégations lourdes, qui ravivent le débat sur les méthodes de la Françafrique et la recomposition géopolitique du Sahel.
La rupture entre la France et le Niger semble désormais dépasser le simple cadre diplomatique. Plusieurs jours après une tentative de mutinerie présentée par les autorités nigériennes comme une opération de déstabilisation du pouvoir, Niamey a directement mis en cause Paris, affirmant disposer d’éléments matériels susceptibles d’étayer ses accusations.
Selon la version avancée par les autorités nigériennes, l’opération, baptisée « Phoenix », aurait visé à provoquer un soulèvement au sein de l’armée et à obtenir le ralliement de plusieurs unités militaires. L’objectif aurait été de prendre le contrôle des principaux centres stratégiques de la capitale, notamment la présidence, la télévision nationale et l’aéroport de Niamey.
Le rôle décisif des forces spéciales
Toujours selon cette version, le dispositif aurait toutefois été compromis par le refus d’une unité des forces spéciales stationnée à Niamey de rejoindre les mutins.
Le capitaine Roger Gabriel, présenté comme commandant de cette formation, aurait refusé de prendre part à l’opération et empêché les insurgés de s’emparer de la base militaire 101, située à proximité de l’aéroport international de Niamey.
Son refus aurait ainsi constitué le principal obstacle à une opération qui, selon les accusations nigériennes, devait provoquer un basculement rapide du rapport de forces dans la capitale.
Les déclarations attribuées à l’officier sont particulièrement sensibles. Elles évoqueraient des contacts avec plusieurs hauts gradés africains et des sollicitations destinées à rallier certaines unités militaires au mouvement. Les autorités nigériennes affirment également que le projet aurait envisagé l’élimination du général de corps d’armée Abdourahamane Tiani, président du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie.
Ces accusations, particulièrement graves, nécessiteraient toutefois d’être corroborées par des éléments indépendants avant de pouvoir être considérées comme établies.
Des ramifications régionales
Le récit présenté par Niamey ne s’arrête pas aux frontières du Niger. Plusieurs pays et acteurs régionaux sont cités comme d’éventuels relais ou intermédiaires de l’opération.
Les Émirats arabes unis sont notamment mentionnés dans les accusations, à travers la constitution présumée d’une force de mercenaires susceptible de se déplacer depuis le sud de la Libye.
Cette piste renvoie au rôle controversé joué depuis plusieurs années par Khalifa Haftar et les forces de l’Est libyen dans les recompositions militaires du Sahel et du Sahara. Des réseaux de combattants étrangers, originaires notamment du Soudan et d’autres régions, sont régulièrement présents dans les conflits libyen et sahélien.
L’hypothèse d’une implication coordonnée de plusieurs acteurs extérieurs ferait ainsi de cette affaire non pas une simple mutinerie militaire, mais une opération régionale de grande ampleur.
Bazoum, un enjeu secondaire ?
Dans cette lecture, l’objectif n’aurait pas nécessairement été de restaurer immédiatement l’ancien président nigérien Mohamed Bazoum.
Le pouvoir de Niamey estime au contraire que l’ancien chef de l’État aurait perdu une grande partie de sa valeur politique pour ses adversaires et que l’enjeu aurait davantage consisté à reprendre le contrôle du pouvoir nigérien et à modifier l’orientation stratégique du pays.
Cette interprétation s’inscrit dans un contexte particulièrement tendu. Depuis le coup d’État de juillet 2023, Niamey a progressivement rompu avec Paris, obtenu le départ des forces françaises et renforcé ses relations avec d’autres partenaires, notamment la Russie.
La fin d’un modèle français ?
Au-delà du cas nigérien, cette affaire intervient alors que l’influence française en Afrique de l’Ouest connaît un recul spectaculaire.
Du Mali au Burkina Faso, en passant par le Niger, plusieurs gouvernements issus de changements de régime ont dénoncé l’influence française et réclamé le départ des forces militaires françaises. La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) a également traduit la volonté de plusieurs États de construire un nouveau cadre sécuritaire et diplomatique indépendant de Paris.
Pour ses détracteurs, la crise actuelle serait ainsi le symptôme de l’épuisement d’un ancien modèle de puissance française en Afrique, fondé sur des réseaux politiques, militaires et économiques hérités de la période postcoloniale.
Mais cette lecture demeure fortement controversée. Les autorités françaises ont régulièrement rejeté les accusations d’ingérence et de soutien à des opérations clandestines visant les gouvernements sahéliens.
De la Guinée au Sahel : un précédent invoqué
Le texte à l’origine de ces accusations établit également un parallèle avec la Guinée et la chute du président Alpha Condé en 2021.
Cette comparaison doit cependant être maniée avec prudence : l’affirmation selon laquelle la France aurait organisé le renversement d’Alpha Condé et installé à sa place un ancien militaire français n’est pas établie par des éléments publics permettant de la présenter comme un fait.
Elle illustre néanmoins la profondeur de la défiance qui s’est installée entre une partie des opinions publiques africaines et les anciennes puissances coloniales.
Le Niger au centre d’un nouvel affrontement géopolitique
Derrière la crise nigérienne se joue en réalité une bataille beaucoup plus vaste pour l’avenir du Sahel.
Le Niger occupe une position stratégique exceptionnelle, à la jonction de l’Afrique de l’Ouest, du Sahara et de l’Afrique du Nord. Son territoire constitue également un maillon essentiel du projet de gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie, auquel Alger accorde une importance stratégique.
Pour l’Algérie, la stabilité du Sahel et la consolidation de ses relations avec Niamey constituent des enjeux majeurs. Pour la France et ses partenaires occidentaux, le recul de leur influence dans cette région représente, à l’inverse, une perte stratégique considérable.
Le bras de fer dépasse donc largement la confrontation entre Paris et Niamey : il concerne le contrôle des routes énergétiques, des ressources minières, des infrastructures, des alliances militaires et, plus largement, la capacité des États africains à redéfinir leurs partenariats.
Tiani, symbole d’une rupture
À Niamey, le général Abdourahamane Tiani incarne désormais cette rupture avec l’ancien ordre régional. Pour ses adversaires, il est le produit d’un coup d’État militaire ; pour ses partisans, il représente la résistance à une ingérence étrangère et la volonté de récupérer une souveraineté stratégique.
Les accusations portées contre la France, les Émirats arabes unis et d’autres acteurs doivent encore être confrontées à des preuves indépendantes. Mais leur portée politique est incontestable.
Elles témoignent d’une réalité nouvelle : dans le Sahel, la France ne bénéficie plus de l’influence automatique dont elle disposait autrefois.
Le Niger est devenu l’un des principaux théâtres de cette confrontation. Et derrière le nom de Tiani, c’est désormais toute la question de la souveraineté africaine et de la fin — ou de la transformation — de la Françafrique qui se retrouve au cœur du débat.
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