Le projet de déploiement de soldats africains dans la bande de Gaza place le Maroc et l’Ouganda face à une équation diplomatique particulièrement sensible. Rabat et Kampala doivent participer à la « Force internationale de stabilisation » (ISF), soutenue par Washington et appelée à intervenir à Gaza. Une implication qui suscite déjà de nombreuses interrogations sur le rôle des États africains dans l’après-guerre et sur leurs relations avec Israël.
Le Maroc et l’Ouganda pourraient prochainement envoyer des contingents militaires dans la bande de Gaza dans le cadre de la « Force internationale de stabilisation » (ISF), une structure soutenue par les États-Unis et appelée à se déployer, selon Afrique XXI, à partir de novembre. Le Burundi a également manifesté son intérêt, sans que sa participation soit officiellement confirmée.
La mission doit être dirigée par le général américain Jasper Jeffers et fonctionner en coordination avec l’armée israélienne. Selon le dispositif présenté, les forces internationales auraient notamment pour objectif d’accompagner le désarmement de Gaza, de sécuriser les convois humanitaires et de contribuer au respect d’un cessez-le-feu.
Mais derrière cette présentation sécuritaire se profile une question politique majeure : quelle place les États africains doivent-ils occuper dans la gestion de Gaza alors que le conflit israélo-palestinien reste profondément marqué par l’occupation, la colonisation et les accusations de violations massives du droit international ?
Rabat face à la contradiction palestinienne
Pour le Maroc, l’engagement annoncé intervient dans un contexte particulièrement délicat. Rabat entretient depuis décembre 2020 des relations officiellement normalisées avec Israël. Cette normalisation avait été conclue dans le cadre d’un accord tripartite avec les États-Unis sous Donald Trump, Washington ayant alors reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Cette convergence stratégique avec Israël s’est progressivement accompagnée d’un développement de la coopération militaire et sécuritaire entre les deux pays.
Or, parallèlement, la question palestinienne demeure extrêmement sensible dans la société marocaine. Depuis le début de la guerre à Gaza, des mobilisations ont régulièrement réuni des manifestants réclamant notamment la fin de la normalisation avec Israël.
Afrique XXI rappelle à cet égard l’analyse formulée en 2024 par le journaliste et politologue marocain Omar Brousky, selon laquelle la normalisation aurait constitué une forme de transaction diplomatique dans laquelle deux « causes sacrées » auraient été mises en relation : le Sahara occidental et la Palestine.
Cette contradiction pourrait désormais prendre une dimension militaire si des soldats marocains venaient effectivement à participer à une opération à Gaza placée sous commandement américain et coordonnée avec Israël.
L’Ouganda, un partenaire sécuritaire d’Israël
La situation ougandaise présente une autre configuration. Kampala entretient depuis plusieurs années une coopération sécuritaire étroite avec Israël.
D’après les documents cités par Afrique XXI et attribués au média d’investigation Drop Site, cette coopération s’est notamment renforcée avec la signature, en 2022, d’un accord formel de défense entre les deux pays.
Des contrats conclus avec le groupe israélien Elbit Systems représenteraient ainsi plusieurs dizaines de millions de dollars. Ils porteraient notamment sur des équipements de surveillance et des drones Hermes 450.
L’intérêt stratégique de cette relation dépasse donc largement la seule question palestinienne. Pour les autorités ougandaises, la coopération avec Israël s’inscrit dans une politique plus vaste de renforcement des capacités militaires et de renseignement.
Cette proximité possède également une dimension historique particulière.
En 1976, l’aéroport d’Entebbe avait été le théâtre d’une opération des forces spéciales israéliennes destinée à libérer des otages retenus après le détournement d’un avion d’Air France. Yonatan Netanyahu, frère de l’actuel Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, avait été tué lors de l’opération.
Le 1er août 2026, Muhoozi Kainerugaba, fils du président ougandais Yoweri Museveni et chef des forces terrestres du pays, a inauguré une statue dédiée à Yonatan Netanyahu sur le site de l’ancien terminal de l’aéroport d’Entebbe. Ce geste symbolique est intervenu alors que la coopération militaire entre Kampala et Tel-Aviv connaît une nouvelle phase d’intensification.
1 200 soldats ougandais controversés
L’implication de l’Ouganda dans l’ISF ne fait toutefois pas l’unanimité à Kampala.
Le Parlement ougandais a approuvé début août la participation d’environ 1 200 militaires à la future force. L’opposition s’est interrogée sur la nature exacte de leur mission et sur les garanties politiques entourant leur déploiement.
Le député Hassan Kirumira a notamment soulevé une question centrale : de quel côté l’armée ougandaise serait-elle appelée à se tenir ?
D’autres parlementaires ont regretté que le texte autorisant la mission ne mette pas explicitement en avant la création d’un État palestinien, le droit à l’autodétermination ou encore la question de la colonisation.
Le risque dénoncé par certains opposants est celui d’une force africaine servant indirectement à sécuriser une situation d’occupation plutôt qu’à garantir une véritable paix.
Une nouvelle bataille d’influence en Afrique
Au-delà du Maroc et de l’Ouganda, leur participation potentielle traduit une évolution plus profonde des rapports entre Israël et le continent africain.
Pendant des décennies, de nombreux États africains avaient fait de la cause palestinienne un élément important de leur diplomatie internationale. L’adhésion de l’État de Palestine comme membre observateur de l’Union africaine en 2013 symbolisait cette solidarité.
Israël cherche depuis plusieurs années à renforcer ses relations politiques, économiques, sécuritaires et militaires avec les États africains. La participation de pays comme le Maroc ou l’Ouganda à une force déployée à Gaza constituerait une étape supplémentaire dans cette stratégie.
Pour Rabat, l’enjeu est particulièrement sensible : le royaume cherche à renforcer son rôle de puissance diplomatique africaine et de partenaire privilégié des États-Unis et de l’Europe, tout en conservant une position officielle favorable aux droits des Palestiniens.
Cette double posture pourrait devenir de plus en plus difficile à maintenir si la présence marocaine à Gaza devait se concrétiser sous une structure opérant en coordination avec Israël.
Le pari risqué de Rabat
Le dossier place donc le Maroc devant une équation complexe. D’un côté, sa relation avec Israël constitue désormais un axe important de sa coopération stratégique avec Washington et s’accompagne de liens militaires croissants. De l’autre, la Palestine reste une question hautement sensible au sein de la société marocaine et dans l’environnement diplomatique arabe et africain.
L’engagement dans l’ISF pourrait ainsi être présenté par Rabat comme une contribution à la stabilisation de Gaza et à l’acheminement de l’aide humanitaire. Mais ses détracteurs y voient le risque d’une implication indirecte dans un dispositif dont le fonctionnement serait étroitement lié à Israël et aux États-Unis.
Le débat dépasse donc largement la seule question de l’envoi de troupes.
Il pose une interrogation stratégique : les États africains appelés à intervenir à Gaza seront-ils des acteurs de la reconstruction et de la stabilisation, ou deviendront-ils les garants militaires d’un nouvel ordre politique imposé à la population palestinienne ?
C’est précisément sur cette ligne de fracture que se jouera la crédibilité de la nouvelle présence africaine à Gaza — et, pour le Maroc, la cohérence entre sa diplomatie officielle en faveur de la cause palestinienne et son rapprochement stratégique avec Israël.
Avec Afrique XXI
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