Sahara Occidental, Niger, Mauritanie : le nouvel échiquier de la rivalité Maroc–Algérie

Le face-à-face entre le Maroc et l’Algérie ne se limite plus au Sahara occidental ni à leur frontière terrestre fermée depuis des décennies. L’élargissement des rivalités au Sahel, notamment autour du Niger, de la Mauritanie et des grands projets énergétiques, dessine une nouvelle géographie de la compétition régionale.

Le déploiement annoncé de quatre avions de combat algériens au Niger, après la livraison de quatre hélicoptères à Niamey, marque un changement de dimension dans l’implication sécuritaire d’Alger au Sahel. Ces mouvements interviennent dans un contexte où le Maroc cherche, de son côté, à renforcer ses connexions économiques et stratégiques avec l’Afrique de l’Ouest.

Le théâtre de la rivalité maroco-algérienne s’élargit donc progressivement. Du Sahara occidental au Sahel, en passant par la Mauritanie et les façades atlantiques, les deux puissances maghrébines cherchent à consolider des espaces d’influence différents.

Une rivalité née de l’après-indépendance

Les racines du conflit remontent à la guerre des Sables de 1963, lorsque le Maroc et l’Algérie s’affrontèrent autour de différends territoriaux hérités de la période coloniale française.

Douze ans plus tard, la question du Sahara occidental donna à cette rivalité une dimension stratégique durable. Depuis, le territoire est devenu bien davantage qu’un contentieux territorial. Il constitue l’un des principaux points de cristallisation de la compétition entre Rabat et Alger pour le leadership régional.

Derrière la question du Sahara se jouent également des enjeux liés aux routes commerciales, aux infrastructures, aux ressources énergétiques et aux alliances diplomatiques.

Aujourd’hui, cette compétition semble progressivement se déplacer vers le sud.

Le Niger, nouveau théâtre stratégique

Le Niger occupe une position géographique particulière. Situé au cœur du Sahel, il constitue un espace de jonction entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest.

Pour Alger, l’évolution de la situation nigérienne touche directement à sa profondeur stratégique méridionale. Le pays partage une longue frontière avec le Niger et considère traditionnellement le Sahel comme un espace déterminant pour sa sécurité nationale.

Mais l’enjeu dépasse la seule dimension militaire.

Le Niger se trouve également au centre de plusieurs projets énergétiques et d’infrastructures reliant l’Afrique de l’Ouest à la Méditerranée. Le projet de gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie illustre cette ambition : il pourrait permettre à Alger de renforcer son rôle de plateforme énergétique entre l’Afrique et l’Europe.

La présence algérienne au Niger doit donc être analysée à travers un ensemble de facteurs : sécurité des frontières, lutte contre les groupes armés, influence diplomatique et perspectives énergétiques.

Rabat mise sur l’Atlantique

Le Maroc développe parallèlement une stratégie différente.

Rabat cherche à faire de ses infrastructures atlantiques une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Ouest et, à terme, vers les pays du Sahel. Son initiative visant à offrir aux États sahéliens un accès à l’Atlantique s’inscrit dans cette logique.

Le raisonnement est simple : à mesure que les États du Sahel cherchent à diversifier leurs partenaires et leurs voies d’accès aux marchés internationaux, les ports marocains et les infrastructures reliant le Sahel à l’Atlantique peuvent devenir des instruments d’influence.

Cette stratégie pourrait ainsi créer une nouvelle route stratégique : Sahel–Mauritanie–Sahara–Atlantique, venant concurrencer, sur certains segments, les axes reliant le Sahel à l’Algérie et à la Méditerranée.

La compétition ne porte donc plus seulement sur des territoires. Elle concerne désormais les corridors, les ports, les réseaux énergétiques, les investissements et les chaînes logistiques.

Deux visions concurrentes de l’influence

L’Algérie dispose d’atouts importants : profondeur territoriale, ressources énergétiques, frontières avec plusieurs pays sahéliens, capacités militaires et diplomatie historiquement très active sur les questions de sécurité régionale.

Le Maroc privilégie davantage les instruments économiques : investissements, banques, infrastructures portuaires, télécommunications, échanges commerciaux et réseaux diplomatiques.

Cette différence est importante.

Au XXIe siècle, l’influence régionale ne passe plus nécessairement par le contrôle territorial. Elle peut s’exercer à travers la dépendance économique, les infrastructures, les routes commerciales et les réseaux énergétiques.

C’est précisément ce qui donne aux projets de gazoducs une dimension géopolitique.

La bataille des gazoducs

Deux projets symbolisent particulièrement cette compétition.

Le gazoduc transsaharien, porté par le Nigeria et l’Algérie avec un tracé passant par le Niger, offrirait à Alger une connexion énergétique directe avec le géant gazier ouest-africain.

Face à lui, le gazoduc Nigeria-Maroc, projet beaucoup plus occidental, doit traverser plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest avant d’atteindre le Maroc puis, potentiellement, l’Europe.

Ces deux projets ne sont évidemment pas de simples instruments de rivalité maroco-algérienne. Leur réalisation dépend de considérations financières, techniques, sécuritaires et politiques extrêmement complexes.

Mais leur dimension stratégique est évidente : celui qui contribue à structurer les futurs corridors énergétiques contribue aussi à structurer les alliances économiques autour de ces corridors.

L’Espagne observe et temporise

Dans cette nouvelle configuration, l’Espagne occupe une position particulière.

Madrid a directement expérimenté les conséquences d’une dégradation de ses relations avec Rabat, notamment lors de la crise migratoire de Ceuta en 2021. Depuis 2022, les relations hispano-marocaines ont été profondément réorganisées, avec notamment le soutien espagnol au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental.

Mais cette proximité avec Rabat ne signifie pas nécessairement que Madrid souhaite une confrontation ouverte avec Alger.

L’Espagne a, au contraire, intérêt à préserver ses relations énergétiques et diplomatiques avec les deux pays.

Pour Madrid comme pour plusieurs capitales européennes, le scénario le plus favorable demeure probablement celui d’une rivalité contenue. Une compétition entre Rabat et Alger peut être gérée ; une confrontation militaire ouverte aurait, elle, des conséquences beaucoup plus difficiles à contrôler sur la sécurité, l’énergie, les migrations et les échanges commerciaux.

L’Europe peut donc avoir intérêt à pratiquer une forme de patience stratégique, en évitant de devenir directement partie prenante de la confrontation.

Le Polisario au cœur du dispositif

La question du Front Polisario reste naturellement centrale dans cette équation.

Soutenu politiquement et matériellement par l’Algérie, le mouvement sahraoui constitue l’un des principaux leviers de la rivalité avec Rabat. Mais son rôle et sa capacité d’initiative font également l’objet de débats.

Le principal défi pour le Polisario est de parvenir à maintenir une capacité politique et diplomatique adaptée aux transformations du contexte régional.

Une stratégie ou un discours perçu comme figé dans les références des années 1970 risque de perdre de son efficacité face à un environnement où les enjeux économiques, énergétiques et géopolitiques prennent une place croissante.

Pour Alger, la question est donc également de savoir comment préserver l’utilité stratégique de son soutien au Polisario sans laisser le conflit sahraoui monopoliser sa politique régionale.

Vers une guerre des corridors ?

Il serait toutefois prématuré de conclure que le Maroc et l’Algérie se dirigent nécessairement vers une guerre directe.

Aucun des deux États n’a intérêt, à ce stade, à franchir le seuil d’un affrontement militaire généralisé. Les coûts seraient considérables et les conséquences régionales imprévisibles.

Mais l’absence de guerre directe ne signifie pas l’absence de confrontation.

La compétition peut se déplacer vers les alliances, les investissements, les ports, les infrastructures, l’énergie, la diplomatie et la sécurité.

C’est là que réside le principal changement.

La question n’est désormais plus seulement de savoir qui contrôle tel territoire, mais qui sera capable d’organiser les flux qui traverseront l’Afrique du Nord et le Sahel au cours des prochaines décennies.

Le véritable danger : la perte de contrôle

La guerre ne commence pas nécessairement avec le premier coup de feu. Elle peut aussi prendre la forme d’une accumulation progressive de rivalités, jusqu’au moment où chaque infrastructure, chaque alliance et chaque projet énergétique devient un élément d’un affrontement plus large.

Du Sahara occidental au Niger, en passant par la Mauritanie et l’Atlantique, le bras de fer maroco-algérien change ainsi progressivement de nature.

Le véritable enjeu n’est peut-être donc plus de savoir si le Maroc et l’Algérie entreront en guerre, mais jusqu’où chacun peut étendre son influence sans provoquer une réaction qu’il ne serait plus capable de maîtriser.

Dans cette nouvelle géopolitique nord-ouest-africaine, les routes, les ports, les gazoducs et les alliances pourraient finalement compter autant que les frontières elles-mêmes.

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