Une mission diplomatique soupçonnée d’abriter des agents de renseignement, des militaires espagnols d’origine marocaine qui auraient subi des pressions familiales et le piratage du téléphone de Pedro Sánchez : l’accumulation de ces dossiers alimente à Madrid les interrogations sur les méthodes employées par Rabat pour défendre ses intérêts stratégiques, notamment sur le Sahara occidental.
Le Maroc aurait-il dépassé les limites traditionnelles de l’espionnage diplomatique pour exercer une influence directe sur les décisions espagnoles ? C’est la question soulevée par plusieurs révélations récentes, notamment à la suite de la fuite massive attribuée au groupe de hackers Jabaroot.
Selon les éléments rapportés par la presse espagnole, la fuite comprendrait les noms de 70 381 personnes présentées comme des agents ou indicateurs liés aux services de sécurité marocains. Un recoupement effectué avec les listes officielles du ministère espagnol des Affaires étrangères aurait permis d’identifier plusieurs personnes accréditées comme diplomates marocains à Madrid.
Si ces identifications étaient confirmées, elles soulèveraient de sérieuses questions sur l’utilisation de la couverture diplomatique par les services marocains en Espagne. La présence d’agents de renseignement sous couverture diplomatique n’est évidemment pas une pratique inconnue dans les relations internationales. Mais leur éventuelle implication dans des opérations visant directement le pays hôte constituerait une affaire d’une tout autre nature.
L’ambassade de Madrid au centre des interrogations
La fuite attribuée à Jabaroot affirme notamment que plusieurs diplomates marocains en poste à Madrid seraient liés à la Direction générale de la sécurité nationale (DGSN) ou à d’autres structures de renseignement marocaines.
Parmi les noms cités figureraient des responsables occupant des fonctions importantes au sein de la représentation diplomatique. Certains auraient déjà exercé en Espagne ou auraient été connus des services de sécurité espagnols.
Un autre élément intrigue : la liste officielle du personnel diplomatique marocain à Madrid aurait été actualisée le 31 juillet, au lendemain de l’importante crise migratoire survenue à Ceuta. Le rapprochement entre ces deux dates ne permet toutefois pas, à lui seul, d’établir un lien entre les événements.
Le groupe Jabaroot affirme par ailleurs détenir d’autres documents, notamment des ordres de mission qui permettraient, selon lui, d’identifier des agents impliqués dans l’organisation des mouvements de migrants depuis Castillejos vers Ceuta. Ces documents n’ayant pas été établis publiquement de manière indépendante, leurs affirmations doivent être considérées avec prudence.
Des militaires espagnols d’origine marocaine sous pression ?
L’affaire prend une dimension particulièrement sensible lorsqu’elle touche aux forces armées espagnoles.
Selon les informations rapportées par The Objective, les services marocains auraient cherché à obtenir des renseignements auprès de militaires espagnols d’origine marocaine lorsqu’ils retournaient dans leur environnement familial au Maroc pendant leurs permissions.
Ces militaires auraient été interrogés sur leur affectation, leurs supérieurs, leurs unités et d’éventuels mouvements de troupes. Plus grave encore, certains témoignages évoqueraient des pressions exercées sur leurs familles, avec des menaces faisant référence à d’éventuels problèmes administratifs ou policiers.
Ces accusations sont particulièrement sensibles pour Madrid. Les villes de Ceuta et Melilla, situées sur la côte nord-africaine et entourées par le territoire marocain, constituent des points stratégiques pour l’Espagne et pour l’OTAN.
Toute tentative d’obtenir des informations militaires auprès de personnels espagnols constituerait donc, si elle était confirmée, une question de sécurité nationale plutôt qu’un simple incident diplomatique.
Les autorités espagnoles chercheraient d’ailleurs à déterminer si d’anciens militaires figurent dans les fichiers attribués à Jabaroot.
L’affaire Pegasus, le précédent le plus explosif
Mais le dossier le plus sensible reste celui du téléphone de Pedro Sánchez.
En mai 2021, le gouvernement espagnol avait révélé que le téléphone du président du gouvernement avait été infecté par le logiciel espion Pegasus. Les analyses avaient fait état de plusieurs extractions de données, notamment en mai 2021.
L’affaire avait provoqué une crise politique majeure en Espagne, d’autant que les téléphones de plusieurs membres du gouvernement avaient également été ciblés.
Des investigations ont ensuite établi que l’infection du téléphone de Sánchez pouvait remonter à une période antérieure à mai 2021 et s’étendre sur plusieurs mois.
Le problème central demeure toutefois le même : l’identité du véritable commanditaire et l’utilisation exacte des données dérobées n’ont pas été établies publiquement par une décision judiciaire définitive.
Des éléments techniques et des enquêtes journalistiques ont néanmoins alimenté les soupçons visant le Maroc. Le logiciel Pegasus, développé par la société israélienne NSO Group, avait également été utilisé contre des journalistes et militants marocains, dont Omar Radi et Maati Monjib, selon différentes investigations.
Dix mois plus tard, le virage historique sur le Sahara
C’est la chronologie qui donne à cette affaire une dimension politique particulière.
En mars 2022, Pedro Sánchez annonçait son soutien au plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental. Dans une lettre adressée au roi Mohammed VI, le chef du gouvernement espagnol qualifiait l’initiative marocaine de « base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour résoudre le conflit.
Cette décision marquait une rupture spectaculaire avec la position traditionnelle de Madrid, qui avait longtemps cherché à maintenir une forme de neutralité entre Rabat et le Front Polisario.
Le changement avait été précédé par plusieurs mois de tensions extrêmement fortes entre Madrid et Rabat, notamment après l’accueil en Espagne, pour des raisons médicales, du président du Front Polisario, Brahim Ghali.
La succession des événements nourrit aujourd’hui les interrogations : le piratage du téléphone de Sánchez a-t-il pu jouer un rôle dans le changement de position espagnol sur le Sahara ?
À ce jour, aucune juridiction n’a établi un lien de causalité entre le piratage et la décision diplomatique de mars 2022. Il serait donc excessif de présenter comme un fait établi l’idée selon laquelle Rabat aurait utilisé les informations de Pegasus pour contraindre Sánchez.
Mais l’absence de preuve d’un tel usage ne signifie pas que la question ne mérite pas d’être posée.
De l’espionnage à l’influence politique
C’est précisément cette zone grise qui rend l’affaire préoccupante.
Pris séparément, chacun de ces dossiers peut être interprété différemment : activité de renseignement classique, pression exercée sur des binationaux, cyberespionnage ou lobbying diplomatique.
Pris ensemble, ils dessinent toutefois le portrait d’une stratégie d’influence beaucoup plus large, dans laquelle les services de renseignement, les réseaux diplomatiques, les relations communautaires et les outils numériques pourraient être mobilisés pour défendre les intérêts stratégiques du Maroc.
La question est d’autant plus importante que l’Espagne occupe une place centrale dans la stratégie marocaine. Madrid est à la fois un partenaire économique majeur, une porte d’entrée vers l’Union européenne, un voisin direct de Ceuta et Melilla et un acteur diplomatique incontournable dans le dossier du Sahara occidental.
Pour Rabat, obtenir l’évolution de la position espagnole sur le Sahara représentait donc un objectif stratégique considérable.
Madrid face à une question embarrassante
L’Espagne se trouve désormais confrontée à une interrogation difficile : jusqu’où un État étranger peut-il aller dans l’utilisation de ses réseaux de renseignement sur le territoire espagnol sans que cela entraîne une réponse politique et judiciaire ?
Les révélations attribuées à Jabaroot ne permettent pas, à elles seules, de démontrer que le Maroc aurait utilisé les informations volées à Pedro Sánchez pour obtenir son changement de position sur le Sahara.
Elles peuvent cependant renforcer une autre interrogation : celle de l’existence éventuelle d’un appareil d’influence marocain suffisamment développé pour pénétrer différents secteurs sensibles de la société et des institutions espagnoles.
La distinction entre soupçon, renseignement et preuve judiciaire demeure essentielle. Mais elle ne dispense pas les autorités espagnoles de répondre aux questions soulevées par ces affaires.
Car si les accusations concernant l’infiltration de réseaux diplomatiques, les pressions sur des militaires et l’exploitation politique de données volées étaient confirmées, l’affaire dépasserait largement le cadre d’une querelle entre Madrid et Rabat.
Elle deviendrait un problème de souveraineté, de contre-espionnage et de sécurité nationale pour l’Espagne.
Et, au centre de cette équation, se trouve toujours le même dossier : le Sahara occidental.
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