« Jabaroot, haz tu magia » : Juan Manuel de Prada accuse Rabat de vouloir transformer Ceuta en « fardeau » pour l’Espagne
MADRID — Dans une tribune particulièrement virulente consacrée à l’avenir de Ceuta et aux relations hispano-marocaines, l’écrivain et chroniqueur espagnol Juan Manuel de Prada affirme que la stratégie marocaine à l’égard des villes autonomes espagnoles ne reposerait pas sur une opération militaire classique, mais sur une stratégie d’usure destinée, selon lui, à pousser progressivement leur population espagnole à quitter les enclaves.
Sous le titre provocateur « Jabaroot, haz tu magia » — « Jabaroot, fais ta magie » —, l’auteur avance l’hypothèse d’une stratégie visant à faire de Ceuta une ville perçue comme invivable et économiquement coûteuse pour l’Espagne. Selon cette lecture, Melilla pourrait ensuite connaître le même processus.
Une stratégie d’usure plutôt qu’une intervention militaire
Juan Manuel de Prada estime que Rabat n’aurait pas besoin de recourir à la force militaire pour remettre en cause la présence espagnole à Ceuta. Il évoque plutôt une combinaison de pression migratoire, de dégradation de l’environnement urbain, d’insécurité et d’affaiblissement économique.
L’objectif serait, selon lui, de transformer progressivement Ceuta en une « charge pour l’Espagne », jusqu’à ce que l’opinion publique espagnole considère elle-même qu’une solution négociée serait préférable.
L’auteur affirme que cette stratégie aurait été évoquée récemment dans un forum militaire marocain. Cette affirmation constitue toutefois l’un des éléments de sa tribune et nécessiterait, pour être établie comme un fait, la vérification des déclarations et du contexte précis auxquels il fait référence.
Ceuta au cœur d’une nouvelle bataille politique
Dans son analyse, de Prada décrit également une deuxième phase qui aurait commencé après la crise migratoire ayant frappé Ceuta. Il utilise le concept foucaldien d’« hétérotopies de déviation » pour décrire ce qu’il présente comme la constitution progressive de zones marginalisées, marquées par l’insalubrité et l’insécurité.
Cette représentation est au cœur de son argumentation : la dégradation de certaines zones de la ville contribuerait, selon lui, à installer dans l’opinion espagnole l’image d’une enclave devenue difficile à gouverner et coûteuse à maintenir.
L’auteur va jusqu’à évoquer des plages souillées, des quartiers confrontés à une forte criminalité et des secteurs dans lesquels les forces de sécurité seraient réticentes à intervenir. Ces accusations, formulées dans un registre polémique, ne doivent cependant pas être confondues avec des faits établis sans vérification indépendante.
La politique de Sánchez directement mise en cause
La cible de la tribune n’est toutefois pas uniquement le Maroc. Juan Manuel de Prada s’en prend également avec virulence au gouvernement espagnol, qu’il accuse de passivité face à la situation de Ceuta.
Il reproche notamment à Madrid de continuer à présenter Rabat comme un « partenaire fiable », alors même que les tensions autour de Ceuta et de Melilla restent sensibles.
L’auteur estime que les divergences publiques entre la ministre de la Défense, Margarita Robles, et le ministre de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, pourraient contribuer à détourner l’attention de la question centrale. Il interprète cette opposition comme une mise en scène entre un « bon policier » et un « mauvais policier », destinée, selon lui, à rassurer les différentes composantes de l’opinion espagnole.
Cette interprétation relève cependant de l’analyse politique de l’auteur et ne constitue pas une preuve d’une stratégie concertée au sein du gouvernement.
Le précédent du Sahara occidental
Pour étayer son accusation, de Prada établit un parallèle avec la politique espagnole à l’égard du Sahara occidental. Il reproche aux autorités espagnoles d’avoir privilégié leurs relations avec Rabat au détriment des revendications sahraouies.
Il affirme également que Madrid aurait accordé d’importants avantages économiques au Maroc, notamment dans le secteur agricole, et accuse les autorités espagnoles d’avoir accepté la politique marocaine au Sahara occidental.
Pour le chroniqueur, ces précédents démontreraient que Madrid serait susceptible de faire de nouvelles concessions territoriales ou politiques à Rabat.
Cette conclusion est l’un des éléments les plus controversés de sa tribune : elle repose sur une interprétation politique des relations entre Madrid et Rabat plutôt que sur l’existence d’une décision officielle espagnole de céder Ceuta ou Melilla.
Jabaroot, ultime recours de l’auteur
La tribune se termine sur une formule spectaculaire qui lui donne son titre. Juan Manuel de Prada interpelle directement le groupe de hackers Jabaroot, auquel il attribue ironiquement la capacité de révéler les informations cachées concernant le pouvoir marocain.
« Jabaroot, fais ta magie », écrit-il en substance, avant d’invoquer la libération du « Pegaso » — une référence qui semble renvoyer à l’affaire du logiciel espion Pegasus et aux révélations entourant la surveillance numérique.
Cette conclusion illustre le ton très polémique de l’article. Elle ne constitue pas un appel documenté à une action politique ou institutionnelle, mais plutôt une provocation littéraire et politique visant à dénoncer ce que l’auteur présente comme l’opacité entourant les relations entre Madrid et Rabat.
Une bataille qui dépasse la question migratoire
Au-delà de ses formules les plus radicales, la tribune remet en lumière une question stratégique : quel avenir l’Espagne entend-elle donner à Ceuta et Melilla dans sa relation avec le Maroc ?
Les deux villes occupent une position singulière : elles sont espagnoles et européennes, tout en étant situées sur la façade nord-africaine, au contact direct du territoire marocain. Cette situation en fait des points de friction récurrents dans les relations entre Madrid et Rabat.
La crise migratoire de Ceuta a ainsi démontré que la question des enclaves ne pouvait être dissociée des enjeux migratoires, sécuritaires et diplomatiques qui structurent les relations entre les deux pays.
La thèse défendue par Juan Manuel de Prada va beaucoup plus loin : il y voit une stratégie marocaine de long terme destinée à rendre la présence espagnole progressivement insoutenable. Une accusation lourde, qui appelle des preuves et des vérifications indépendantes, mais qui témoigne aussi du niveau de tension atteint dans le débat espagnol autour de Ceuta, du Maroc et de l’avenir des enclaves.
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