Il y a des polémiques qui, en apparence, ne concernent qu’un homme et son téléphone, et qui, en profondeur, remettent sur la table les questions les plus anciennes de la République : comment critique-t-on le pouvoir sans le menacer ? Comment punit-on une faute sans réveiller le spectre du clan ? Et jusqu’où un État peut-il se targuer d’avoir tourné la page de ses tribunaux d’exception ?
L’affaire du général de brigade à la retraite Lebbat Ould Maayouf a mis le feu aux réseaux sociaux mauritaniens. Militaire de carrière, fils de militaire, l’homme a choisi Facebook et les podcasts pour exprimer des critiques que d’aucuns estiment qu’il aurait dû formuler par une voie plus discrète. L’argument avancé par ses détracteurs ne manque pas de poids : camarade de promotion du président du Parlement Mohamed Ould Meguett, proche de plusieurs cercles d’influence, le général disposait, dit-on, de tous les canaux nécessaires pour faire entendre sa voix sans fracas — jusqu’à l’audience présidentielle elle-même, présentée comme accessible à tout citoyen. Pourquoi, après un demi-siècle de compagnonnage avec le pouvoir depuis 1978, ce basculement soudain vers la place publique ?
La loyauté discrète
Pour ses détracteurs, la réponse tient en une formule empruntée à la tradition : « le croyant est le miroir de son frère » — on corrige ses proches en privé, on ne les expose pas. Dans cette lecture, la sortie publique du général relèverait moins d’une conviction civique que d’un règlement de comptes personnel, habilement recyclé en cause collective. Plus grave encore à leurs yeux : le fait que des publications émanant de l’entourage familial du général aient été instrumentalisées pour mobiliser sur une base communautaire, ce qui raviverait un tribalisme que l’État mauritanien affirme vouloir dépasser. Beidanes, Haratines, Pulaars — la mise en avant de ces catégories dans un débat politique est présentée, par ce camp, comme un archaïsme dangereux, incompatible avec un État de droit où la responsabilité doit rester individuelle.
Ce même courant défend par ailleurs le traitement réservé à l’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz, aujourd’hui détenu. Comparée aux geôles d’Oualata ou de Tichitt où furent naguère envoyés des chefs d’État déchus, sa détention dans un appartement meublé de Tevragh-Zeïna serait la preuve d’une rupture nette avec les pratiques punitives d’antan — celles qui frappaient jadis non seulement l’homme, mais toute sa tribu et toute sa région. Les partisans de cette lecture saluent d’ailleurs les proches de l’ancien président restés loyaux à l’État et au président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, présenté comme un homme réservé, patient, qui tairait par discrétion l’ampleur réelle des torts qu’on lui aurait faits.
La liberté de critique n’a pas besoin d’un carnet d’adresses
Mais cette lecture a son envers, et il mérite d’être entendu avec la même attention.
D’abord, sur le fond du reproche fait au général : dans une République digne de ce nom, un citoyen — fût-il général — n’a pas à justifier son usage de la parole publique en produisant la liste de ses relations au sommet de l’État. Exiger qu’une critique transite obligatoirement par les canaux discrets du pouvoir, sous peine d’illégitimité, revient à faire de la proximité avec les puissants une condition de la liberté d’expression. C’est précisément l’inverse de ce que suppose une opinion publique adulte : le droit de s’exprimer devant ses concitoyens, et non seulement à l’oreille des ministres.
Ensuite, l’argument de la « soudaineté » — pourquoi parler maintenant, après cinquante ans de silence ? — peut se retourner sans peine. Un demi-siècle de réserve n’invalide pas une parole ; il peut tout aussi bien en attester la gravité, ou signaler qu’un homme a longtemps espéré une correction par la voie interne avant de s’y résoudre publiquement, faute d’autre issue.
Sur le traitement judiciaire de Mohamed Ould Abdel Aziz, le contraste avec les geôles du passé est réel, mais il ne dispense pas d’examiner la question de fond que beaucoup d’observateurs, mauritaniens et étrangers, continuent de poser : quelle est la nature exacte des charges, quelles garanties procédurales ont entouré ce dossier, et la détention — fût-elle confortable — répond-elle aux standards d’un procès équitable ? Le confort matériel d’un lieu de détention ne tranche pas, à lui seul, la question de sa légitimité juridique.
Quant à l’appel à dépasser le tribalisme, il porte une part de vérité incontestable — la responsabilité doit être individuelle, et la loi doit s’appliquer sans distinction d’origine. Mais l’histoire enseigne aussi qu’un discours d’unité nationale peut, selon qui le manie, servir à disqualifier par avance toute expression de griefs régionaux ou communautaires réels, notamment ceux, documentés de longue date, des Haratines ou des populations du Sud. Refuser le tribalisme comme mode d’organisation politique est une chose ; refuser d’entendre que des inégalités structurelles se lisent parfois selon des lignes communautaires en est une autre. Confondre les deux revient à faire taire le symptôme sans jamais interroger la cause.
Au-delà de la polémique : une crise multidimensionnelle et une pression sociale intenable
Cependant, réduire cette effervescence à de simples joutes verbales entre élites ou à des règlements de comptes par écrans interposés serait une erreur d’analyse majeure. En réalité, cette crise politique aiguë n’est que la partie émergée d’une crise multidimensionnelle bien plus profonde, où la pression sociale qui s’intensifie fait peser sur le pays un climat de tension extrêmement préoccupant.
Sur le plan économique et social, la vie quotidienne des Mauritaniens est devenue un défi permanent. L’inflation galopante sur les denrées de première nécessité — à l’instar des hausses brutales du prix de l’huile, du riz ou du carburant — asphyxie le pouvoir d’achat des ménages modestes. Dans les périphéries urbaines comme Nouakchott ou Nouadhibou, le chômage massif des jeunes pousse des milliers d’entre eux à risquer leur vie sur les pirogues de l’émigration clandestine vers les îles Canaries. Parallèlement, l’accès problématique à l’eau potable et à l’électricité dans des régions entières de l’intérieur du pays, couplé à un système éducatif en déshérence et à des hôpitaux démunis, nourrit un sentiment persistant d’abandon et d’injustice sociale.
Cette précarité économique est renforcée par un blocage institutionnel et politique qui paralyse les réformes structurelles. La justice est fréquemment perçue comme un instrument d’exclusion ou de règlement de comptes politique plutôt que comme un garant impartial des droits. Sur le plan sécuritaire, les tensions géopolitiques aux frontières et les impacts du changement climatique sur le monde rural (sécheresses récurrentes, conflits fonciers) accentuent la vulnérabilité globale du pays, transformant le ressentiment populaire en une poudrière sociale.
Le Dialogue national inclusif Mauritanie : l’unique voie vers la refondation
Face à ce climat de crispation généralisée, ni la gestion au coup par coup, ni la judiciarisation des opinions, ni les arrangements informels entre cercles restreints de pouvoir ne sauraient offrir une réponse durable. Pour enrayer cet engrenage et préserver la cohésion du pays, la mise en place d’un dialogue national inclusif en Mauritanie s’impose aujourd’hui non pas comme un simple slogan politique, mais comme une urgence absolue et la seule issue viable.
Pour réussir là où d’autres tentatives ont échoué, cette démarche doit être véritablement représentative et sans tabou. Elle ne saurait se limiter à une grande-messe entre états-majors politiques ou partis représentés à l’Assemblée. Elle doit rassembler l’ensemble des forces vives de la Nation :
L’opposition démocratique et la majorité présidentielle, pour rebâtir un consensus électoral et institutionnel crédible.
Les organisations de la société civile, les syndicats et les mouvements de jeunes, afin d’ancrer les débats dans la réalité quotidienne de la vie chère, de l’emploi et des droits fondamentaux.
Les défenseurs des droits humains et les représentants de toutes les composantes communautaires, pour traiter sans détours les questions de mémoire, la question foncière, le passif humanitaire et les inégalités systémiques qui minent le vivre-ensemble.
Ce forum souverain devra s’atteler à des chantiers prioritaires : consolider l’État de droit en garantissant l’indépendance réelle de la justice, refonder le pacte social par des politiques publiques redistributives, et graver dans le marbre la protection des libertés individuelles et collectives.
Ce que la controverse autour du général Lebbatt Ould Maayouf ou de l’ancien président montre en définitive, c’est que le pays est à la croisée des chemins. Que l’on juge la parole publique imprudente ou courageuse, le silence forcé n’est plus une option. Seul le dialogue national inclusif en Mauritanie permettra de transformer ces tensions préoccupantes en un sursaut démocratique et d’offrir enfin à la population la stabilité et la justice sociale qu’elle appelle de ses vœux.
Chronique d’opinion — les positions exposées reflètent des courants d’analyse contradictoires présents dans le débat public mauritanien et n’engagent pas une prise de position unique.
Source: Redaction Rapide info
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