Exclusif! Un document militaire situe dès 1974 les préparatifs marocains de « l’invasion » du Sahara Occidental

Un document présenté au Musée national de la Résistance sahraoui détaille une chronologie militaire allant de mai 1974 aux opérations prévues en 1975-1976. Mise en alerte des Forces armées royales, redéploiement d’unités, création d’une Zone Sud à Agadir, rassemblement de bataillons et constitution de groupements interarmes. Cette pièce apporte un éclairage important sur la préparation militaire marocaine avant la fin de la présence espagnole au Sahara.

La question du calendrier des préparatifs marocains au Sahara occidental constitue depuis des décennies l’un des points sensibles de l’histoire du conflit. Un document militaire reproduit dans les photographies consultées apporte aujourd’hui un élément particulièrement intéressant : il présente, noir sur blanc, une séquence intitulée « PRÉPARATIFS DE L’INVASION DU SAHARA OCCIDENTAL », suivie d’une seconde partie intitulée « L’AGRESSION PROPREMENT DITE ».

Le document fait remonter les premières étapes de cette préparation au mois de mai 1974, soit plus d’un an avant le retrait espagnol et la Marche verte de novembre 1975.

Une préparation annoncée dès mai 1974

La première mention est particulièrement explicite :

« MAI — État d’alerte au niveau des FAR : Préparation pour l’invasion. »

Le terme employé dans le document ne laisse guère de place à l’ambiguïté quant à l’interprétation que lui donnaient ses rédacteurs. Il ne s’agit pas simplement d’une préparation générale à une éventuelle crise régionale : le texte associe directement l’état d’alerte des Forces armées royales (FAR) à une préparation désignée comme celle d’une « invasion ».

La chronologie se poursuit en juillet avec le retour d’unités provenant du Moyen-Orient :

12e RTM, 22e RTM, 3e GEB et bataillons autonomes.

Ce redéploiement est présenté comme une étape de la préparation militaire.

En août, le dispositif devient encore plus précis. Le document mentionne le départ d’unités depuis plusieurs garnisons marocaines : Tétouan, Oujda, Fès, Meknès, Casablanca, Taza, Khouribga, Marrakech et Agadir.

Cette dispersion géographique est importante : elle suggère que la préparation ne concernait pas une seule unité stationnée à proximité du Sahara, mais impliquait un mouvement plus large de forces à l’intérieur du royaume.

Agadir : création d’une « Zone Sud »

Le mois d’août marque également, selon le document, la création de la Zone Sud à Agadir.

Plusieurs responsables militaires sont alors mentionnés :

  • CDT Z/S : COL DLIMI AHMED
  • CEM/Z/S : L/C BERNICHI MOHAMED
  • CDT 19B : CDT ZERROUG(H) MOHAMED
  • CDT 29B : L/C HASSAN YATTOU
  • CDT 39B : L/C BENABDELWAHED
  • CDT 49B : L/C HAIK ABDELWAHED

Le document fournit en outre une référence administrative particulièrement précise :

« Directive Royale n° 9922/EMG/19B/10 Août 74 »

Cette référence mérite une attention particulière. Si elle peut être authentifiée dans les archives militaires ou administratives marocaines, elle constituerait un élément essentiel permettant de dater et de contextualiser la restructuration du commandement militaire « dans le Sud ».

La présence du colonel Ahmed Dlimi est également significative. Dlimi deviendra par la suite l’une des figures centrales de l’appareil militaire marocain et du commandement des opérations au Sahara et mourra dans des circonstantes non encore élucidées.

Des unités rassemblées avant le passage à l’offensive

La chronologie présentée pour octobre fait ensuite état de Marrakech et Tan-Tan comme points de rassemblement.

Le document énumère une longue série de formations :

3e bataillon, 11e bataillon, 12e bataillon, 20e bataillon, 22e bataillon, 25e bataillon, 24e bataillon, 31e bataillon, 32e bataillon, 33e bataillon, 34e bataillon, 2e GAR, 3e GAR, 4e GAR, 3e GEB et 5e GM.

L’élément le plus important n’est pas seulement la liste des unités, mais leur rassemblement géographique et leur intégration dans un dispositif destiné à intervenir au Sud.

Le document passe ensuite d’une logique de préparation à une logique opérationnelle.

« L’agression proprement dite »

La deuxième partie porte un titre encore plus explicite :

« L’AGRESSION PROPREMENT DITE »

Le texte indique que les unités précédemment mentionnées doivent être constituées en groupements interarmes (GI).

Ces formations doivent recevoir une mission d’occupation :

« mission d’occupation des villes et localités abandonnées par les Espagnols »

La formulation est particulièrement importante. Elle indique que le scénario envisagé par les rédacteurs ne se limitait pas à une démonstration de force ou à une mobilisation défensive. Il prévoyait l’entrée de formations militaires dans des villes et localités après le départ espagnol.

Trois axes sont ensuite identifiés.

Premier axe : J’Derta – Farsia – Haouza

Pour la période octobre-novembre, le document indique :

J’Derta – Farsia – Haouza.

Deuxième axe : Smara – Amgala – Tifariti

Pour la période décembre 1975 à février 1976, il prévoit :

Smara – Amgala – Tifariti.

Troisième axe : Hagounia – Dcheira – Laayoune – Boucraa – Guelta

Pour la période novembre 1975 à mars 1976, il mentionne :

Hagounia – Dcheira – Laayoune – Boucraa – Guelta.

Ces itinéraires donnent au document une dimension opérationnelle particulièrement forte. Il ne s’agit plus seulement de désigner une zone géographique : des axes de progression précis sont identifiés, avec des localités et des périodes.

Des groupements interarmes destinés à occuper le territoire

La composition des formations confirme cette dimension.

Le GIA, placé sous le commandement du L/C Ben Otmane, doit comprendre notamment :

  • le 39e bataillon ;
  • le 11e bataillon ;
  • le 22e bataillon ;
  • deux sections antichars ;
  • deux pièces de tir ;
  • un escadron de T-54 ;
  • un groupe sanitaire ;
  • une section d’état-major ;
  • une section de transmissions.

La présence d’un escadron de T-54, d’éléments antichars, de moyens de transmission et d’un dispositif sanitaire montre qu’il s’agit d’une formation conçue pour une opération militaire structurée et prolongée, et non d’une simple unité de maintien de l’ordre.

Le document mentionne également un GIB, commandé par le L/C Benkirane Abdelkader, dont la composition commence par le 23e bataillon, mais dont la suite n’est pas suffisamment lisible sur la photographie pour être reproduite avec certitude.

Un calendrier qui précède la Marche verte

L’un des intérêts majeurs de cette pièce réside dans sa chronologie.

La Marche verte n’a lieu qu’en novembre 1975. Or le document présenté fait commencer les préparatifs dès mai 1974.

Cela signifie que, si la pièce est authentique et correctement datée, la préparation militaire décrite était antérieure de plus d’un an à la Marche verte.

Cette distinction est essentielle.

La Marche verte fut une mobilisation de masse officiellement présentée comme une initiative populaire destinée à faire pression sur l’Espagne. La pièce étudiée ici décrit, elle, un dispositif militaire parallèle, comprenant la mobilisation des FAR, le regroupement de bataillons, la création d’un commandement territorial et la constitution de groupements interarmes.

Autrement dit, le document suggère que la dimension militaire du dossier avait été préparée en amont de la mobilisation civile de novembre 1975.

Un contexte international déjà très tendu en 1974

Cette lecture ne se trouve pas isolée dans les archives internationales.

Dès septembre 1974, une note de renseignement américaine consacrée au Sahara espagnol estimait que le retrait de Madrid pouvait déboucher sur une instabilité accrue et même sur un conflit armé. Le document américain décrivait alors le Sahara espagnol comme un territoire revendiqué notamment par le Maroc et la Mauritanie.

Quelques mois plus tard, la question était officiellement portée devant la Cour internationale de Justice. Le 13 décembre 1974, l’Assemblée générale des Nations unies demanda à la Cour un avis consultatif sur le statut du Sahara occidental et sur les liens juridiques éventuels entre le territoire, le Maroc et l’ensemble mauritanien.

Le calendrier est donc révélateur : au moment même où la question du statut du Sahara était soumise au processus juridique international, le document étudié fait état d’une préparation militaire marocaine structurée.

L’avis de La Haye : des liens historiques, mais pas de souveraineté territoriale

L’élément juridique qui intervient en octobre 1975 est fondamental.

Dans son avis consultatif rendu le 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice reconnaît l’existence de certains liens juridiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus vivant dans le territoire, ainsi que certains droits liés aux terres entre l’ensemble mauritanien et le Sahara.

Mais la Cour conclut également que les éléments qui lui avaient été présentés n’établissaient pas l’existence d’un lien de souveraineté territoriale entre le Sahara occidental et le Maroc ou l’ensemble mauritanien. Elle rappelle en conséquence l’application du principe de décolonisation et de l’autodétermination de la population du territoire.

Cette décision intervient quelques semaines seulement avant la Marche verte.

Octobre 1975 : Washington évoque à son tour une invasion marocaine

Les archives américaines apportent un autre élément particulièrement intéressant.

Dans un mémorandum de la CIA daté du 3 octobre 1975, Washington indiquait avoir reçu des informations selon lesquelles le roi Hassan II avait décidé d’envahir le Sahara espagnol dans les semaines suivantes. Le document évoquait la possibilité d’une opération alors que l’armée espagnole était toujours présente sur le territoire et soulignait le risque d’un conflit avec l’Espagne et d’une implication de l’Algérie.

Une autre note américaine, datant de novembre 1975, fait état d’une intervention ordonnée par le colonel Dlimi et décrit un groupe de l’armée marocaine se dirigeant vers Jdiria et Hausa, dans le Sahara espagnol.

Ces archives ne prouvent pas, à elles seules, l’authenticité de la pièce photographiée. Elles montrent cependant que l’hypothèse d’une intervention militaire marocaine était bien identifiée par les services américains avant même le retrait définitif de l’Espagne.

1974 : le véritable point de départ ?

C’est précisément là que le document présenté prend toute son importance.

L’histoire conventionnelle du conflit est souvent racontée à partir de novembre 1975, avec la Marche verte, les accords de Madrid et le retrait espagnol.

La pièce étudiée invite à remonter le calendrier.

Elle décrit une succession :

Mai 1974 → mise en alerte des FAR
Juillet 1974 → redéploiement d’unités
Août 1974 → création de la Zone Sud à Agadir
Octobre 1974 → rassemblement des unités
1975-1976 → constitution de groupements interarmes et axes d’occupation

Si cette chronologie est authentifiée par des sources archivistiques indépendantes, elle permettrait de soutenir une thèse historique importante : l’intervention militaire marocaine au Sahara ne serait pas une décision improvisée à la veille du retrait espagnol, mais l’aboutissement d’une préparation engagée au moins dès 1974.

Une pièce à confronter aux archives

Il serait néanmoins imprudent de transformer immédiatement cette pièce en « preuve définitive » sans procéder à un travail d’authentification.

Plusieurs questions restent ouvertes :

  • Quelle est l’origine exacte du document ?
  • Qui l’a rédigé ?
  • À quelle date précise ?
  • Dans quelles archives a-t-il été conservé ?
  • S’agit-il d’un document militaire marocain original, d’une copie, d’une synthèse postérieure ou d’un document établi par une autre partie ?
  • Quelle est la signification exacte des références militaires utilisées ?
  • Existe-t-il d’autres pages du même dossier permettant de reconstituer l’intégralité des plans ?
  • Les noms des commandants et les mouvements d’unités peuvent-ils être recoupés avec les archives marocaines, espagnoles, américaines ou onusiennes ?

Ces vérifications sont d’autant plus importantes que le document contient une chronologie qui semble couvrir plusieurs étapes, de 1974 à 1976, et qu’il peut donc s’agir d’une synthèse opérationnelle établie à une date ultérieure plutôt que d’un ordre unique rédigé en 1974.

Un document qui pourrait déplacer le curseur historique

Pris isolément, le document photographié ne permet pas de réécrire à lui seul toute l’histoire du Sahara occidental.

Mais pris avec les archives internationales disponibles, il soulève une question historique difficile à éluder : dans quelle mesure l’intervention militaire marocaine de 1975-1976 avait-elle été préparée avant que la crise du Sahara n’entre dans sa phase finale ?

Les indications contenues dans la pièce sont remarquablement précises : état d’alerte, mouvements de troupes, commandement territorial, points de rassemblement, composition des groupements interarmes, équipements, axes de progression et calendrier.

Surtout, le document utilise lui-même les expressions « préparation pour l’invasion » et « l’agression proprement dite ».

Ce vocabulaire ne constitue évidemment pas une qualification juridique internationale ; il s’agit du vocabulaire du document présenté. Mais son contenu opérationnel mérite d’être examiné avec sérieux.

À plus d’un demi-siècle des événements, la question n’est donc plus seulement de savoir quand l’Espagne a quitté le Sahara ou quand la Marche verte a commencé. Elle est aussi de déterminer quand, exactement, la décision militaire d’occuper une partie du territoire a été transformée en plan opérationnel.

Si l’authenticité de cette pièce est confirmée, elle fournit un indice documentaire particulièrement fort en faveur d’une réponse : les préparatifs militaires étaient déjà engagés en 1974, bien avant novembre 1975.

Et cette chronologie pourrait contribuer à réexaminer sous un autre angle les événements qui ont conduit à la fin de la présence espagnole et au déclenchement de la guerre du Sahara occidental.

Source : El Museo de la Resistencia

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