Voici pourquoi l’Espagne ne rendra pas Ceuta et Melilla au Maroc

La revendication marocaine sur les deux territoires n'a rien de nouveau. Elle s'est structurée dès l'indépendance du royaume chérifien en 1956, Rabat considérant ces enclaves comme les derniers vestiges d'une colonisation qu'il juge révolue. Depuis, le sujet resurgit régulièrement, au gré des tensions diplomatiques entre les deux capitales — la question du Sahara occidental servant fréquemment de caisse de résonance.

Séparées du Maroc par quelques kilomètres à peine, Ceuta et Melilla restent, plus de mille ans après leurs premières conquêtes, un point de friction entre Madrid et Rabat. Retour sur un dossier où se mêlent histoire, droit et géopolitique contemporaine.

Deux villes, deux destins parallèles

Sur la carte, elles semblent être de simples points sur la côte nord-africaine. Dans les faits, Ceuta et Melilla sont des villes autonomes espagnoles à part entière, dotées de leurs propres institutions, mais situées sur le sol du continent africain — un vestige territorial que peu d’autres pays européens possèdent encore.

Leur histoire n’est pourtant pas identique. Ceuta a changé plusieurs fois de mains : passée sous domination musulmane pendant des siècles, elle fut conquise par le Portugal au début du XVe siècle, avant de revenir à la couronne espagnole lors de l’union ibérique, puis d’y rester définitivement après la séparation des deux royaumes au milieu du XVIIe siècle. Melilla, de son côté, suit une trajectoire plus linéaire : conquise par la Castille à la toute fin du XVe siècle, elle n’a jamais quitté le giron espagnol depuis, servant longtemps de verrou militaire face aux puissances nord-africaines.

Un contentieux qui ressurgit à chaque crise

La revendication marocaine sur les deux territoires n’a rien de nouveau. Elle s’est structurée dès l’indépendance du royaume chérifien en 1956, Rabat considérant ces enclaves comme les derniers vestiges d’une colonisation qu’il juge révolue. Depuis, le sujet resurgit régulièrement, au gré des tensions diplomatiques entre les deux capitales — la question du Sahara occidental servant fréquemment de caisse de résonance.

L’actualité récente illustre cette mécanique. Les épisodes de franchissements massifs à la frontière de Ceuta ont remis en lumière la vulnérabilité de ces territoires, tout en relançant, dans certains cercles diplomatiques, l’idée d’une remise en cause de leur statut. Le dossier a même dépassé le seul cadre hispano-marocain : des voix américaines et israéliennes se sont invitées dans le débat, dans un contexte où les relations entre Madrid et ces deux pays sont marquées par des désaccords sur d’autres théâtres, notamment au Proche-Orient. Ces prises de position extérieures, qu’elles relèvent d’une diplomatie assumée ou d’une pression plus feutrée, ajoutent une dimension supplémentaire à un dossier déjà sensible.

Pourquoi une rétrocession relève presque de l’utopie juridique

Céder Ceuta et Melilla au Maroc n’est pas qu’une question de volonté politique : c’est avant tout un obstacle juridique de taille.

Côté espagnol, la Constitution encadre strictement toute modification du territoire national. Une cession supposerait une révision constitutionnelle du niveau le plus exigeant : majorité qualifiée des deux tiers au Parlement, dissolution des Cortes, nouvelles élections, nouvelle approbation aux deux tiers, puis référendum populaire. Un parcours législatif si contraignant qu’aucun gouvernement, de quelque bord qu’il soit, ne s’y est jamais risqué sérieusement.

Côté droit international, la situation de Ceuta et Melilla diffère fondamentalement de celle d’un territoire comme Gibraltar ou le Sahara occidental : elles ne figurent pas sur la liste des territoires non autonomes tenue par les Nations unies. L’Espagne s’appuie sur une souveraineté exercée sans interruption depuis des siècles et sur le principe d’intégrité territoriale, deux arguments qui rendent toute contestation multilatérale difficile à faire aboutir. Un changement de souveraineté nécessiterait un traité bilatéral en bonne et due forme, avec tout ce que cela implique de redéfinition des frontières.

Côté européen enfin, la dimension est souvent sous-estimée : Ceuta et Melilla sont des territoires de l’Union européenne à part entière. Leur rétrocession reviendrait à faire reculer la frontière extérieure de l’UE jusqu’à la péninsule Ibérique, ce qui implique une révision des traités européens — un exercice qui exige l’unanimité des vingt-sept États membres. Autant dire qu’un seul veto suffirait à enterrer le projet.

Le sort de 170 000 habitants, angle mort du débat

Au-delà des arguments juridiques, c’est la question humaine qui rend l’hypothèse d’une rétrocession quasiment impensable à court terme. Les deux villes comptent ensemble environ 170 000 résidents, citoyens espagnols et donc européens, dont l’identité, la vie économique et les repères sont ancrés dans ce statut.

Même dans un scénario où le Maroc accorderait une double nationalité à l’ensemble de la population, il est probable qu’une large partie des habitants choisirait de quitter les enclaves plutôt que de perdre leur citoyenneté européenne — un exode qui obligerait l’État espagnol à indemniser des dizaines de milliers de personnes contraintes d’abandonner logements, commerces et emplois. À l’inverse, Rabat ne pourrait juridiquement pas exproprier celles et ceux qui souhaiteraient rester. Ce dilemme, à lui seul, suffit à expliquer pourquoi le sujet reste, malgré les tensions, cantonné au terrain rhétorique.

Une impasse qui pourrait durer

Entre blocage constitutionnel espagnol, absence de levier onusien, unanimité européenne introuvable et casse-tête humain, la rétrocession de Ceuta et Melilla apparaît aujourd’hui davantage comme un thème de politique symbolique que comme une perspective réaliste. Reste la crise migratoire, elle bien réelle, qui continue de se jouer aux portes de ces deux villes — et qui, faute de solution sur la souveraineté, appellera sans doute une coopération pragmatique entre Madrid et Rabat, plutôt qu’un règlement territorial que ni le droit ni la démographie ne semblent permettre.

Avec 24H

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