Fin juillet 2026, des milliers de jeunes Marocains ont forcé le passage vers l’enclave espagnole de Ceuta, provoquant l’une des crises migratoires les plus dramatiques de ces dernières années à cette frontière. Le bilan est lourd : selon les associations de défense des droits humains présentes des deux côtés de la frontière, 141 personnes ont perdu la vie, la plupart noyées ou écrasées dans la bousculade près de la digue de Tarajal, entre Fnideq et Ceuta.
Un afflux massif et des retours forcés
Dès le 31 juillet, alors que les autorités marocaines étaient restées étrangement silencieuses pendant près de deux jours, des affrontements violents ont éclaté entre candidats à l’exil et forces anti-émeutes, aussi bien à Bab Sebta qu’à Beni Nsar, près de Melilla. Le gouvernement local de Ceuta a rapidement fait état d’un retour « volontaire » de la moitié des exilés vers le Maroc. Deux semaines plus tard, le ministre espagnol de l’Intérieur évoquait encore environ 5 000 personnes présentes sur place, parmi lesquelles près de 1 900 mineurs déjà identifiés.
Les pistes géopolitiques
Plusieurs explications circulent pour comprendre le déclenchement de cet épisode. Rabat met en avant une décision de la justice espagnole, fin juin 2026, restreignant l’usage des renvois immédiats aux seules frontières terrestres — une décision qui, amplifiée par une vague de désinformation en ligne, aurait laissé croire à un accès facilité aux enclaves. Cette rumeur serait en outre apparue peu après une vaste régularisation de sans-papiers menée par le gouvernement de Pedro Sánchez au printemps.
D’autres observateurs évoquent un possible usage instrumental de la question migratoire par le Maroc, sur le modèle de la crise de 2021 déclenchée par l’affaire Brahim Ghali. Le contexte diplomatique récent alimente cette hypothèse : le rapprochement affiché entre Madrid et Alger, ainsi qu’une proposition de loi en cours d’examen au Congrès espagnol visant à faciliter l’accès à la nationalité pour les personnes nées sous administration coloniale espagnole au Sahara occidental, ont pu irriter Rabat. Une autre thèse, portée notamment par le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, y voit une réaction des services de renseignement marocains après la révélation de leur possible implication dans l’utilisation du logiciel espion Pegasus.
Ces différentes lectures géopolitiques restent toutefois difficiles à établir avec certitude, et plusieurs chercheurs appellent à ne pas s’y limiter.
Une jeunesse en déshérence
Au-delà des calculs diplomatiques, la crise met en lumière la situation d’une partie de la jeunesse marocaine. Le chômage touche plus du tiers des 15-24 ans, et le pays compte près de 3 millions de jeunes NEET (ni en emploi, ni en études, ni en formation). Les régions frontalières du nord, autrefois soutenues par une économie informelle de contrebande vers Ceuta et Melilla, ont été durement touchées par la fermeture progressive de ce commerce, achevée par la crise sanitaire de 2020.
Pour le politologue Mohammed Tozy, le pays traverse une crise de confiance profonde envers ses institutions, portée par un modèle de développement qui ne bénéficie pas à la majorité de la population et un système éducatif fragilisé. Il estime qu’un nouveau pacte politique serait nécessaire pour éviter que les élections prévues le 23 septembre ne se traduisent par une abstention massive — un risque d’autant plus réel que seuls 12 % des 18-24 ans étaient inscrits sur les listes électorales lors du dernier scrutin.
Avec Orient XXI
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