L’épisode de Ceuta ne peut être réduit à une simple « crise migratoire ». À travers les images de jeunes, de familles et d’enfants traversant la mer, le cinéaste Sylvain George invite à regarder au-delà de la frontière : vers une société où le désir de partir révèle une profonde crise de confiance dans l’avenir.
Ceuta aura été, pendant quelques heures, bien davantage qu’un point de passage entre l’Afrique et l’Europe. L’enclave espagnole est devenue le théâtre d’une confrontation où se sont mêlés désespoir social, calcul politique, contrôle des frontières et bataille autour des images.
Les scènes filmées à l’époque ont rapidement été interprétées comme celles d’une « invasion ». Des centaines, puis des milliers de personnes apparaissant dans l’eau ont été présentées sous l’angle de la menace collective. Dans cette lecture, les individus disparaissent derrière des catégories : « migrants », « flux », « pression migratoire » ou encore « submersion ».
Mais les images racontent autre chose.
Elles montrent des hommes épuisés, des femmes, des enfants, des familles entières et des jeunes qui prennent le risque de traverser la mer pour atteindre quelques centaines de mètres de rivage. Elles montrent surtout des personnes qui ne partagent pas nécessairement la même histoire, mais qui se retrouvent confrontées à une même question : comment construire un avenir lorsque celui-ci paraît fermé dans son propre pays ?
La « hogra », au-delà du simple mépris
Pour Sylvain George, cette réalité peut être éclairée par un mot particulièrement présent dans le vocabulaire social et politique maghrébin : la hogra.
Le terme est souvent traduit par « mépris ». Mais cette traduction ne suffit pas à rendre compte de sa portée. La hogra renvoie à une expérience plus profonde : celle d’un individu qui se sent constamment placé en position d’infériorité, privé de considération, de droits ou de perspectives, avec le sentiment que personne ne sera réellement tenu de répondre des injustices qu’il subit.
Il ne s’agit donc pas uniquement d’une humiliation ponctuelle. La hogra devient une relation sociale lorsqu’elle s’installe dans les institutions, les rapports économiques, l’accès à l’emploi, les services publics ou les relations avec l’administration.
Elle produit alors un sentiment particulièrement destructeur : celui de ne plus être maître de son propre temps.
Attendre un emploi qui ne vient pas. Attendre une amélioration des conditions de vie. Attendre une reconnaissance sociale. Attendre une possibilité de construire une existence autonome. Pour une partie de la jeunesse, cette attente peut finir par devenir plus insupportable que le risque associé au départ.
Des images qui rendent leur singularité aux migrants
Les scènes de Ceuta prennent une autre dimension lorsqu’on cesse de regarder une foule pour regarder les individus qui la composent.
Un homme traverse ainsi la mer en portant une femme âgée sur son dos. Plus loin, un père nage avec sa famille et protège un nourrisson contre lui. Un enfant apparaît épuisé sur le rivage tandis que les appareils photo et les caméras se tournent immédiatement vers lui.
Ces images disent quelque chose que les statistiques ne peuvent pas montrer.
Derrière chaque chiffre se trouve une trajectoire. Derrière chaque « arrivée » se trouvent des relations familiales, des attentes, des peurs et parfois plusieurs années de frustration.
Certaines scènes sont également traversées par la mort. Des corps sont récupérés dans l’eau. Des hommes tentent de porter les victimes jusqu’au rivage. La frontière cesse alors d’être une abstraction géopolitique : elle devient un espace où se mesure concrètement le prix humain de la fermeture.
D’autres images sont plus ambivalentes. Des jeunes apparaissent souriants après leur arrivée. Une jeune femme, encore vêtue de sa combinaison, sourit face à une caméra. Ce sourire ne signifie pas nécessairement que le voyage a été facile ou que les raisons du départ ont disparu. Il peut simplement exprimer le soulagement d’être encore vivant et, pendant quelques secondes, l’impression d’avoir franchi une limite que l’on croyait inaccessible.
Quand les images deviennent une arme politique
C’est précisément cette dimension humaine que les récits politiques ont tendance à effacer.
Une photographie de foule peut être utilisée pour construire l’image d’une menace collective. Le vocabulaire change alors : on ne parle plus d’hommes et de femmes, mais de « vagues » ou de « flux ». Les visages disparaissent derrière une représentation démographique supposée incontrôlable.
Cette transformation des images n’est pas neutre. Elle permet de déplacer le débat : de la question des raisons qui poussent au départ vers celle de la protection de la frontière.
Les gouvernements européens peuvent alors répondre par davantage de surveillance, de contrôles et de moyens sécuritaires. La frontière devient le centre du problème, alors qu’elle pourrait également être considérée comme le révélateur d’une crise qui prend naissance bien plus loin.
Une frontière ne crée pas le désir de partir
L’un des enseignements majeurs de Ceuta réside précisément là.
Une frontière peut être ouverte, fermée ou temporairement moins contrôlée. Un État peut décider de renforcer sa surveillance ou, au contraire, de relâcher la pression. Une crise diplomatique peut transformer momentanément les conditions de passage.
Mais aucune décision politique ne suffit à expliquer, à elle seule, pourquoi autant de personnes sont prêtes à se jeter dans la mer.
Elle peut rendre le passage possible. Elle peut accélérer un mouvement déjà latent. Elle peut créer une occasion exceptionnelle.
Elle ne fabrique pas le désir de partir.
Ce désir existe auparavant. Il se nourrit d’années de frustrations, de chômage, d’inégalités, de sentiment d’abandon et de perspectives limitées. Il se transmet aussi par les récits de ceux qui sont partis, par les images circulant sur les réseaux sociaux et par la représentation d’une Europe où, malgré les difficultés, une autre vie semble possible.
C’est pourquoi la véritable question posée par Ceuta ne consiste pas seulement à savoir pourquoi la frontière a pu être franchie à un moment donné.
Elle consiste à comprendre pourquoi cette frontière représentait, pour autant de personnes, une promesse suffisamment puissante pour justifier le risque de mourir.
Le départ comme symptôme
Réduire l’événement à une opération de pression diplomatique reviendrait donc à ne regarder qu’une partie de la réalité.
Il peut exister une instrumentalisation politique des mouvements migratoires. Les États peuvent utiliser les frontières comme moyens de négociation ou de confrontation. Mais cette dimension stratégique ne suffit pas à expliquer la profondeur du phénomène.
Car un pouvoir ne peut pas inventer en quelques heures une population prête à tout abandonner.
Il peut exploiter une colère déjà présente. Il peut profiter d’une frustration accumulée. Il peut laisser se développer une situation ou chercher à l’encadrer. Mais la matière première de cette mobilisation se trouve dans les existences elles-mêmes.
Ceuta révèle ainsi une contradiction majeure : plus une société investit dans la fermeture de ses frontières, plus elle risque de rendre visibles les raisons qui poussent certains de ses habitants à vouloir les franchir.
La mer devient alors le miroir d’une crise sociale.
Regarder Ceuta depuis l’autre côté
L’intérêt de l’analyse de Sylvain George est finalement de déplacer le regard.
Au lieu de considérer Ceuta uniquement depuis l’Europe, comme un problème de sécurité ou de contrôle migratoire, il invite à observer ce qui se passe de l’autre côté de la frontière.
Pourquoi des adolescents prennent-ils le risque de traverser ? Pourquoi des parents emmènent-ils leurs enfants dans une mer dangereuse ? Pourquoi des travailleurs, des diplômés ou des personnes ayant une vie installée envisagent-ils eux aussi le départ ?
Ces questions sont plus difficiles que celles qui portent uniquement sur la surveillance des frontières. Elles obligent à interroger les conditions sociales, économiques et politiques qui transforment le départ en horizon désirable.
Ceuta ne raconte donc pas seulement l’histoire d’une frontière momentanément débordée.
Elle raconte celle d’une frontière devenue, pour certains, le symbole d’un avenir inaccessible.
Et c’est peut-être là le paradoxe le plus brutal de l’épisode : au moment où l’Europe voyait apparaître devant elle une « masse migratoire », elle aurait pu regarder autrement les mêmes images et y voir une multitude d’existences individuelles, chacune portant son propre passé, ses propres espoirs et ses propres raisons de partir.
La frontière n’a pas créé leur désir de partir.
Elle l’a simplement rendu visible.
Avec Lundimatin
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