Longtemps réservée aux grandes puissances disposant de coûteux sous-marins militaires, la guerre sous-marine pourrait connaître une profonde transformation avec la multiplication des véhicules autonomes à bas coût. Ces petits drones font désormais peser un risque croissant sur les câbles à fibres optiques qui constituent l’une des infrastructures les plus stratégiques de l’économie mondiale.
Sous les océans se joue une bataille largement invisible. À plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de mètres de profondeur, des réseaux de câbles assurent l’essentiel des communications numériques entre les continents. Transactions financières, échanges de données, communications gouvernementales et activités des entreprises dépendent de ces infrastructures dont la vulnérabilité suscite désormais une attention croissante des milieux militaires.
Des chercheurs chinois estiment ainsi que l’arrivée de véhicules sous-marins autonomes (UUV) peu coûteux pourrait modifier profondément le rapport de force dans les fonds marins. Selon un article publié dans le Science and Technology Daily et attribué à des chercheurs de l’Université nationale de défense chinoise, la baisse spectaculaire du coût de ces systèmes permettrait à des acteurs disposant de moyens militaires limités d’accéder à des capacités autrefois réservées aux grandes puissances.
La guerre sous-marine change d’échelle
Pendant des décennies, les opérations sous-marines ont reposé sur des bâtiments complexes, extrêmement coûteux et nécessitant des équipages hautement spécialisés. Les drones autonomes changent cette équation.
De petite taille, relativement peu onéreux et potentiellement déployables en grand nombre, ces appareils peuvent accomplir des missions de reconnaissance, de surveillance ou d’observation sans exposer directement des militaires. Leur multiplication pourrait donc rendre beaucoup plus difficile la surveillance des infrastructures stratégiques situées au fond des océans.
Le changement est particulièrement important pour les câbles de télécommunications. Leur protection constitue un défi considérable en raison de leur longueur et de leur dispersion géographique. Un réseau qui s’étend sur des milliers de kilomètres ne peut évidemment pas être surveillé en permanence dans son intégralité.
Une infrastructure vitale pour l’économie mondiale
Les câbles sous-marins constituent l’épine dorsale physique d’Internet. Malgré l’essor des satellites, ils assurent encore l’immense majorité des communications internationales de données.
Leur importance dépasse largement le simple accès au Web. Les marchés financiers, les services bancaires, les chaînes logistiques, les administrations et les multinationales dépendent de leur fonctionnement continu.
La moindre interruption peut provoquer des ralentissements, perturber certains services et entraîner des coûts importants. Dans certaines régions particulièrement dépendantes d’un nombre limité de liaisons, une coupure peut même avoir des conséquences beaucoup plus importantes.
Il convient toutefois de distinguer les accidents, les actes criminels et les opérations de sabotage étatiques. Les organisations spécialisées dans la surveillance des câbles soulignent que les incidents accidentels demeurent largement majoritaires. Les ancres de navires, les activités de pêche ou les phénomènes naturels sont notamment à l’origine d’une grande partie des dommages.
Mais les récents incidents ayant touché des infrastructures sous-marines ont renforcé les inquiétudes concernant leur éventuelle utilisation dans des opérations de guerre hybride.
La mer Rouge et le précédent Nord Stream
Les chercheurs chinois citent notamment plusieurs incidents récents pour illustrer cette vulnérabilité. Les perturbations ayant affecté des câbles sous-marins en mer Rouge ont démontré qu’une infrastructure essentielle pouvait être interrompue dans une zone stratégique particulièrement sensible.
L’explosion des gazoducs Nord Stream en septembre 2022 constitue également un précédent régulièrement évoqué dans les débats sur la sécurité des infrastructures sous-marines. Les circonstances et les responsabilités entourant ces explosions ont fait l’objet de nombreuses investigations et controverses.
Pour les stratèges, ces événements illustrent surtout une réalité nouvelle : les infrastructures situées sous la mer sont devenues des actifs stratégiques au même titre que certains ports, pipelines ou installations énergétiques.
L’intelligence artificielle pourrait changer la donne
La prochaine étape pourrait être encore plus importante. Les progrès de l’intelligence artificielle permettent d’envisager des drones capables de fonctionner avec une intervention humaine limitée.
Des dizaines, voire des centaines de véhicules autonomes pourraient théoriquement être déployés simultanément afin de surveiller une vaste zone. Une telle organisation en essaim permettrait de compenser les limites individuelles de chaque appareil par leur nombre.
Les chercheurs évoquent ainsi le scénario de véritables « meutes de loups sous-marines », capables de patrouiller pendant de longues périodes, de communiquer entre elles et d’adapter leur comportement en fonction de leur environnement.
Dans une perspective militaire, ces systèmes pourraient servir à surveiller les routes maritimes, identifier des infrastructures sensibles ou suivre certains mouvements navals. Leur association avec des avions, des navires de surface et d’autres systèmes autonomes pourrait également créer des réseaux de surveillance beaucoup plus difficiles à neutraliser.
AUKUS au cœur de la rivalité technologique
Cette évolution intervient alors que les grandes puissances investissent massivement dans les technologies sous-marines autonomes.
L’alliance AUKUS, qui réunit les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, accorde notamment une place importante aux capacités sous-marines et aux systèmes autonomes. Pékin observe ces développements avec méfiance et considère que les technologies de surveillance des fonds marins peuvent également servir à renforcer les capacités militaires occidentales.
Les chercheurs chinois cités dans l’étude portent ainsi un regard critique sur cette coopération, qu’ils présentent comme participant à la constitution d’un vaste dispositif de surveillance sous-marine.
Cette lecture s’inscrit évidemment dans le contexte plus large de la rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis, notamment dans l’Indo-Pacifique.
Vers une nouvelle bataille des fonds marins ?
La véritable révolution pourrait finalement être économique. Lorsque des technologies militaires deviennent suffisamment abordables pour être produites et déployées en nombre, elles cessent d’être l’apanage des seules grandes puissances.
Cette démocratisation pourrait transformer les fonds marins en un nouvel espace de compétition entre États, mais aussi potentiellement entre acteurs non étatiques.
La menace ne réside donc pas nécessairement dans un drone unique capable de détruire une infrastructure. Elle pourrait venir de la multiplication de petits systèmes autonomes, capables de surveiller simultanément de vastes portions des océans et de rendre la protection des câbles beaucoup plus complexe.
À mesure que l’économie mondiale dépend davantage des infrastructures numériques, la sécurité des fonds marins devient ainsi une question stratégique majeure. Après l’espace et le cyberespace, les profondeurs océaniques pourraient bien devenir l’un des prochains grands théâtres de la confrontation technologique entre puissances.
Source : Business AM, à partir d’informations attribuées notamment au Science and Technology Daily et à des chercheurs de l’Université nationale de défense chinoise.
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