Le règne du dollar est-il à l’approche d’un tournant historique ?

Le dollar conserve aujourd'hui des atouts considérables : la profondeur des marchés financiers américains, la taille de l'économie des États-Unis, la liquidité exceptionnelle des bons du Trésor et le rôle incontournable des institutions financières américaines.

Depuis près de huit décennies, le dollar américain occupe une place centrale dans l’économie mondiale. Monnaie de référence pour le commerce international, les réserves des banques centrales et les marchés financiers, il demeure le principal pilier du système monétaire international. Pourtant, de plus en plus d’analystes s’interrogent sur la solidité de cette domination à long terme.

L’histoire économique montre qu’aucune monnaie n’a conservé éternellement son statut hégémonique. Du drachme de la Grèce antique au denier romain, en passant par le florin de Florence, le ducat de Venise ou encore le mark de la République de Weimar, toutes les grandes devises ont fini par perdre leur influence sous l’effet de crises économiques, de guerres, d’une inflation incontrôlée ou d’un affaiblissement politique.

Une domination bâtie sur la confiance

L’ascension du dollar s’est accélérée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Les États-Unis, épargnés par les destructions qui avaient frappé l’Europe et une grande partie de l’Asie, disposaient alors de la première puissance industrielle et militaire du monde. Cette position leur a permis d’imposer progressivement leur monnaie comme principal instrument des échanges internationaux.

Au-delà de la puissance économique américaine, c’est surtout la confiance accordée aux institutions américaines qui a fait du billet vert une valeur refuge. Les pays exportateurs acceptaient d’être payés en dollars parce qu’ils estimaient que cette devise conserverait sa valeur et pourrait être utilisée pour acquérir des biens, des technologies ou des équipements auprès des États-Unis.

Cette confiance a également permis à Washington de financer durablement ses déficits grâce à une demande mondiale constante pour sa monnaie et sa dette souveraine.

Les fragilités du modèle américain

Aujourd’hui, plusieurs évolutions alimentent le débat sur l’avenir du dollar.

La dette fédérale américaine atteint des niveaux historiques tandis que les déficits budgétaires se creusent. À cela s’ajoutent les épisodes d’inflation observés ces dernières années, les tensions politiques internes et une multiplication des rivalités géopolitiques.

Parallèlement, certains pays cherchent à réduire leur dépendance au dollar dans leurs échanges commerciaux. Les membres des BRICS, notamment la Chine, la Russie et, dans une moindre mesure, l’Inde, multiplient les initiatives visant à régler une partie de leurs transactions dans leurs monnaies nationales.

Sans remettre immédiatement en cause la suprématie du dollar, ces évolutions traduisent une volonté croissante de diversifier les instruments monétaires internationaux.

Le yuan en embuscade

Parmi les candidats potentiels à une montée en puissance figure le yuan chinois.

Deuxième économie mondiale, la Chine poursuit depuis plusieurs années une stratégie d’internationalisation de sa monnaie. Pékin développe des accords de swap avec de nombreux partenaires, encourage les règlements commerciaux en yuan et investit dans des systèmes de paiement alternatifs.

Toutefois, plusieurs obstacles demeurent. Le contrôle strict exercé par les autorités chinoises sur les mouvements de capitaux, le manque de convertibilité totale de la devise et les interrogations sur la transparence des institutions financières chinoises limitent encore son attractivité auprès des investisseurs internationaux.

Une transition plutôt qu’un effondrement

Les économistes estiment qu’un changement de monnaie dominante ne se produit généralement pas de manière brutale. Les précédentes transitions monétaires se sont étalées sur plusieurs décennies.

Le dollar conserve aujourd’hui des atouts considérables : la profondeur des marchés financiers américains, la taille de l’économie des États-Unis, la liquidité exceptionnelle des bons du Trésor et le rôle incontournable des institutions financières américaines.

En revanche, son monopole apparaît moins incontestable qu’auparavant. L’émergence d’un monde multipolaire pourrait progressivement conduire à une coexistence de plusieurs grandes devises de réserve plutôt qu’à une domination exclusive du billet vert.

Un symbole de la puissance américaine

La question dépasse largement le simple cadre économique. Une monnaie internationale est aussi un instrument d’influence diplomatique, commerciale et stratégique. Si la confiance internationale envers les États-Unis venait à s’éroder durablement, leur capacité à financer leur dette et à exercer leur leadership mondial pourrait s’en trouver affectée.

Pour autant, annoncer la disparition imminente du dollar serait prématuré. L’histoire enseigne que les empires monétaires déclinent rarement du jour au lendemain. Mais elle rappelle également qu’aucune suprématie n’est éternelle.

À mesure que les équilibres économiques mondiaux évoluent et que de nouvelles puissances renforcent leur poids financier, le système monétaire international pourrait entrer dans une phase de transformation profonde dont l’issue reste encore largement ouverte.

Avec Le Matin d’Algérie

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