La crise migratoire de Ceuta a mis en lumière la capacité du roi du Maroc à exploiter la dépendance de l’Espagne vis-à-vis de la coopération marocaine.
Le tout-puissant monarque marocain et le chef de gouvernement espagnol, figure de proue de la gauche européenne, forment un duo improbable dans une relation faite d’interdépendance. La récente crise migratoire aux frontières espagnoles a révélé où se situe l’avantage : du côté de Rabat.
Bien que l’économie marocaine ne représente qu’un dixième de celle de l’Espagne, les deux pays sont liés par un réseau dense d’échanges commerciaux, tout en divergeant sur les grands dossiers géopolitiques. Le roi Mohammed VI a soigné ses relations avec Donald Trump, quand Pedro Sánchez s’est au contraire imposé comme l’un de ses principaux contradicteurs en Europe.
Le désir de nombreux jeunes Marocains de quitter leur pays, combiné à la présence de deux enclaves espagnoles vulnérables sur la côte nord-africaine, fait de la question migratoire un puissant levier de pression pour le souverain.
Cette dynamique n’a rien de nouveau, mais l’ampleur de l’afflux survenu récemment à Ceuta — environ 60 000 personnes ayant traversé à la nage — marque l’aboutissement de cinq années durant lesquelles Madrid a eu de plus en plus de mal à gérer un Rabat toujours plus assuré.
Selon des analystes cités par le Financial Times, il s’agit d’un exemple classique d’instrumentalisation des flux migratoires à des fins politiques, une pratique comparable à celle observée en Turquie ou en Biélorussie ces dernières années. Un ancien responsable socialiste espagnol estime que le gouvernement Sánchez, en voulant à tout prix éviter de froisser Rabat, envoie en réalité un signal de faiblesse.
Une relation marquée par les tensions depuis 2021
Les relations s’étaient déjà nettement dégradées en 2021, après l’accueil en Espagne, pour raisons médicales, du chef du Front Polisario, mouvement indépendantiste du Sahara occidental. Le Maroc y avait vu une trahison, et quelques semaines plus tard, plusieurs milliers de migrants avaient afflué vers Ceuta, dans ce qui ressemblait déjà à un avertissement.
En 2022, Madrid avait fini par revoir sa position sur le Sahara occidental, se ralliant au plan marocain d’autonomie sous souveraineté de Rabat — un tournant qui avait ouvert une phase plus apaisée entre les deux pays, illustrée notamment par la co-organisation de la Coupe du monde 2030 et l’aide marocaine lors des inondations de Valence en 2024.
Trois dossiers de discorde
Mais la relation reste fragilisée par trois différends majeurs : le rapprochement de Madrid avec l’Algérie, rivale historique du Maroc et fournisseur de gaz clé pour l’Espagne ; la non-reconnaissance par Rabat de la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla ; et enfin des positions radicalement opposées à l’égard de l’administration Trump, avec qui Sánchez est en délicatesse sur plusieurs dossiers, tandis que le roi Mohammed VI a su s’attirer les faveurs de Washington en normalisant dès 2020 les relations entre le Maroc et Israël.
Pour plusieurs observateurs, cette proximité avec Trump offre au Maroc une fenêtre d’opportunité pour faire avancer ses revendications sur Ceuta et Melilla, entre l’investiture du président américain et les élections de mi-mandat.
Malgré l’ampleur de l’épisode migratoire, Pedro Sánchez a évité de mettre en cause directement le Maroc, préférant pointer du doigt les réseaux de passeurs et la désinformation sur les réseaux sociaux — une version reprise par les autorités marocaines. Reste que le dialogue direct entre les deux dirigeants demeure rare : le roi Mohammed VI, peu enclin aux rencontres avec des chefs d’État étrangers, ne l’a rencontré que deux fois depuis 2022.
D’après un article du Financial Times, relayé par l’Irish Times.
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