Une rare controverse publique s’est installée, ces derniers jours, entre deux figures historiques du Front Polisario : Mohamed Salem Ould Salek, conseiller diplomatique du président de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et ancien ministre des Affaires étrangères, et Bachir Mustapha Sayed, membre du Secrétariat national du Front Polisario et président du Conseil national sahraoui.
L’échange, qui s’est déroulé en trois temps à travers des articles publiés entre le 31 juillet et le 2 août 2026, ne remet pas en cause les objectifs fondamentaux du mouvement indépendantiste. Les deux responsables réaffirment leur attachement au droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance. En revanche, ils divergent sur l’interprétation des développements diplomatiques récents et sur la manière dont doit être présentée la stratégie de négociation du Polisario.
Premier acte : Mohamed Salem Ould Salek appelle à la « résistance stratégique »
Dans un premier texte intitulé « Le choix de la résistance et de la résilience stratégique », Mohamed Salem Ould Salek présente la période actuelle comme un moment décisif pour l’avenir du peuple sahraoui.
Il affirme que la doctrine du Front Polisario repose depuis sa création sur la conviction que le peuple sahraoui possède la capacité historique de défendre son existence nationale. Revenant sur la guerre menée contre le Maroc, il soutient que la supériorité militaire marocaine n’a jamais permis d’imposer une victoire politique et rappelle les succès militaires revendiqués par l’Armée populaire de libération sahraouie durant le conflit.
L’ancien chef de la diplomatie sahraouie estime que le Maroc ne cherche aujourd’hui à consolider sa position sur le Sahara occidental qu’en s’appuyant sur des alliances extérieures. Il cite notamment Israël, la France, l’Espagne, les Émirats arabes unis ainsi que certains groupes d’influence américains, qu’il accuse de soutenir une remise en cause du droit international.
Selon lui, l’objectif de ces acteurs serait d’imposer la souveraineté marocaine sur le territoire. En contrepartie, écrit-il, le peuple sahraoui ne recevrait que des promesses sans garantie réelle, comparables à une tromperie. Il considère que toute tentative de contourner le droit à l’autodétermination constituerait une violation grave de la légalité internationale et créerait un précédent dangereux pour la stabilité régionale et internationale.
En conclusion, Mohamed Salem Ould Salek affirme que le peuple sahraoui est confronté à un « examen existentiel » dont l’issue dépendra de sa capacité à maintenir son unité et sa résistance jusqu’à l’exercice de sa souveraineté.
La réponse de Bachir Mustapha Sayed : distinguer dialogue et acceptation de l’autonomie
Le lendemain, Bachir Mustapha Sayed répond indirectement à cet article dans un texte intitulé « Discuter des propositions d’autonomie ne signifie pas que le peuple sahraoui les accepte ».
S’il partage l’appel à la résistance et à l’unité nationale, il estime que le texte de Mohamed Salem Ould Salek risque d’être interprété comme une tentative de dégager de toute responsabilité les responsables ayant conduit les précédentes négociations politiques.
Il rappelle que son interlocuteur a longtemps occupé des fonctions centrales au sein de la diplomatie sahraouie, notamment comme ministre des Affaires étrangères, chef de l’équipe de négociation et responsable de la commission chargée de la défense juridique des ressources naturelles. Dès lors, il s’interroge sur la portée politique de son analyse actuelle.
Le cœur de sa critique porte toutefois sur un autre point : l’interprétation des discussions relatives à la proposition marocaine d’autonomie.
Selon Bachir Mustapha Sayed, le fait que les négociateurs sahraouis aient accepté d’examiner certaines propositions dans le cadre des discussions internationales ne peut être interprété comme une acceptation de l’autonomie elle-même.
Il insiste sur la distinction entre l’étude de différentes pistes dans une négociation et l’acceptation d’une solution définitive. À ses yeux, prétendre que le peuple sahraoui accepterait le plan d’autonomie reviendrait à déformer totalement la position officielle du Front Polisario.
Cette mise au point intervient également après des déclarations attribuées au ministre sahraoui des Affaires étrangères, Mohamed Yeslem Beissat, selon lesquelles l’autonomie pouvait être discutée parmi d’autres propositions, sans pouvoir constituer une solution imposée.
La réplique de Mohamed Salem Ould Salek
Le 2 août, Mohamed Salem Ould Salek publie un second article afin de répondre aux critiques.
Il commence par réaffirmer ce qu’il considère comme les principes intangibles de la doctrine du Front Polisario : le peuple sahraoui est, selon lui, l’unique titulaire de la souveraineté sur le Sahara occidental ; les frontières du territoire sont reconnues internationalement ; et le peuple dispose du droit de défendre son indépendance.
Revenant sur le processus politique engagé depuis le cessez-le-feu de 1991, il rappelle que le Maroc avait accepté à l’époque le principe du référendum d’autodétermination, estimant que cette solution constituait alors une voie de sortie du conflit. Il accuse ensuite Rabat d’avoir progressivement abandonné cette orientation sous Mohammed VI.
L’essentiel de sa réponse concerne néanmoins l’état actuel du processus politique.
Mohamed Salem Ould Salek affirme qu’il n’existe actuellement aucune véritable négociation entre les parties. Selon lui, les conditions minimales d’une négociation ne sont pas réunies en raison du refus marocain d’appliquer pleinement les engagements issus de l’accord de paix de 1991 et de la faiblesse de la médiation internationale.
Il établit une distinction entre dialogue et négociation.
D’après lui, les trois rencontres récentes n’ont consisté qu’en un dialogue au cours duquel chaque partie a exposé sa propre position sans faire la moindre concession. Il explique également que les discussions devaient initialement rester confidentielles mais que, selon lui, le Maroc et le facilitateur américain auraient rompu cette confidentialité en présentant la résolution 2797 du Conseil de sécurité comme consacrant l’autonomie marocaine comme unique base de règlement. C’est précisément pour répondre à cette interprétation qu’il affirme avoir rédigé son premier article.
Enfin, Mohamed Salem Ould Salek conclut en rappelant que les lignes rouges fixées par la direction du Front Polisario demeurent inchangées : aucune négociation ne peut conduire à un abandon de l’indépendance, seule l’autodétermination du peuple sahraoui peut constituer un règlement définitif, et la résistance demeure, selon lui, la voie permettant d’atteindre cet objectif.
Un désaccord davantage sur la méthode que sur l’objectif
À la lecture des trois textes, les divergences apparaissent moins idéologiques que stratégiques.
Les deux responsables réaffirment sans ambiguïté leur rejet de toute souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et leur attachement au droit à l’autodétermination. Aucun des deux ne remet en cause l’objectif final d’indépendance défendu par le Front Polisario.
Le débat porte essentiellement sur trois questions :
- la manière de présenter publiquement les discussions diplomatiques en cours ;
- l’interprétation des échanges autour de la proposition marocaine d’autonomie ;
- l’évaluation de la responsabilité des anciens négociateurs dans l’évolution récente du dossier.
L’échange met ainsi en lumière une volonté commune de préserver les principes fondamentaux du Front Polisario, tout en révélant des appréciations différentes sur la communication politique et sur la conduite du processus diplomatique face aux pressions internationales.
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