Un rapport espagnol consacré à la ruée migratoire des 30 et 31 juillet sur Ceuta circule depuis plusieurs jours dans la presse marocaine et une partie des médias espagnols. Présenté comme une analyse de sécurité fondée sur des méthodes OSINT et SOCMINT, le document de soixante-dix pages met en cause un « acteur algérien » qu’il présente comme un rouage central de la mobilisation numérique ayant précédé la traversée. Un examen attentif du document, disponible en libre accès, révèle cependant que cette accusation repose sur une base extraordinairement fragile.
Une reconstitution solide, jusqu’à un certain point
Le travail n’est pas sans mérite. La chronologie des événements est cohérente, et l’auteur documente avec justesse la manière dont différentes plateformes ont joué des rôles complémentaires dans la mobilisation : TikTok pour capter l’attention, Facebook pour fédérer une communauté, WhatsApp pour organiser les départs. Le parallèle établi avec les mobilisations de Fnideq en septembre 2024 constitue d’ailleurs l’un des passages les plus convaincants du rapport.
C’est dans les deux chapitres consacrés à l’« acteur algérien » que la méthode s’effondre.
Une preuve qui n’existe pas
Ces chapitres reposent sur l’identification de deux groupes WhatsApp dont les numéros administrateurs commenceraient par l’indicatif algérien +213. Or les captures présentées à l’appui ne sont pas des captures d’écran authentiques : ce sont des reconstitutions graphiques, mises en forme selon la charte du rapport. Aucun lien d’invitation vérifiable, aucun horodatage archivé, aucune empreinte numérique ne permet de confirmer leur existence telle que décrite. Et le numéro censé fonder toute l’accusation est lui-même partiellement masqué dans le document.
Autrement dit, la seule pièce censée établir un lien avec l’Algérie est précisément celle qu’il est impossible de vérifier.
Une erreur technique qui fragilise tout l’édifice
Le rapport associe ce numéro à l’opérateur algérien Djezzy. Problème : en Algérie, la numérotation mobile par opérateur attribue les préfixes 07 (+213 7) à Djezzy, tandis que 06 (+213 6) correspond à Mobilis. Un numéro en +213 6, comme celui mentionné dans le document, ne peut donc pas relever de Djezzy. Soit l’auteur a mal identifié l’opérateur, soit le numéro affiché ne correspond à rien de réel. Dans les deux cas, l’élément central de la démonstration ne résiste pas à une vérification élémentaire.
Ce que dit vraiment un indicatif téléphonique
Sur le plan méthodologique, le raisonnement pose un problème plus général : un indicatif national ne renseigne, au mieux, que sur le pays d’achat d’une carte SIM. Il ne dit rien de la nationalité de son utilisateur, ni de sa localisation réelle — les comptes WhatsApp restent liés à leur numéro d’origine indéfiniment, y compris à l’étranger et en connexion wifi —, ni de son rôle dans les événements. Avec plus d’un million et demi de personnes d’origine algérienne rien qu’en France, et une présence algérienne statistiquement significative sur les routes migratoires occidentales, croiser un numéro en +213 dans cet écosystème relève de la probabilité ordinaire, non de la preuve d’organisation.
Aucun des tests d’attribution standards en OSINT — recherche inversée d’image, recoupement de pseudonymes, historique du compte, métadonnées des contenus partagés — n’a pourtant été mené sur ce point précis, alors même que le rapport revendique une méthodologie fondée sur la corroboration croisée.
Une question d’échelle
Les chiffres avancés par le rapport lui-même remettent en perspective l’importance accordée à cet « acteur ». Les groupes Facebook surveillés rassemblent plus de 250 000 membres ; l’un des comptes TikTok cités dépasse les 300 000 abonnés. Les deux groupes WhatsApp en +213 mis en avant ne totalisent, eux, que 3 780 membres — environ 1,5 % de l’écosystème documenté. Ce fragment minoritaire concentre pourtant l’intégralité de la fiche d’acteur et du diagramme d’attribution du rapport, alors que les nœuds marocains, présentés par l’auteur comme le cœur du dispositif, n’en reçoivent aucun.
Des incohérences internes
Le document se contredit également sur plusieurs points factuels : quatre dates différentes sont avancées pour la création des mêmes groupes selon les chapitres ; un groupe présenté comme une réaction au durcissement du dispositif à Ceuta aurait en réalité été créé dix jours avant les faits qu’il est censé illustrer ; les statistiques d’abonnés d’un même compte TikTok varient du simple au quintuple d’une annexe à l’autre.
Le rapport documente par ailleurs, sans jamais l’examiner, un faisceau d’indices correspondant davantage à une économie de passeurs classique — vente de matériel de plongée, achats groupés de kayaks, repérage des points de contrôle — qu’à une opération coordonnée depuis l’étranger. Cette hypothèse, pourtant conforme à la lecture officielle de Madrid comme de Rabat sur cette crise, n’est jamais formulée dans le document.
Un relais qui amplifie le glissement
Repris par le média madrilène Atalayar puis par une large partie de la presse marocaine, le rapport a subi une distorsion supplémentaire au fil de sa diffusion : la fourchette d’« impressions » citée dans le document original, comprise entre un et cinq millions, est devenue onze millions dans les titres ; le cœur de la mobilisation, situé au Maroc par l’auteur, s’est déplacé vers l’Algérie, la Tunisie et la France dans la reprise médiatique ; et une supposée commande institutionnelle espagnole, absente du document, lui a été attribuée a posteriori.
L’auteur du rapport, interrogé par la suite dans les médias espagnols, a d’ailleurs tenu des propos nettement plus mesurés sur les responsabilités marocaines dans la gestion de la crise — un décalage entre ses déclarations publiques et l’accusation construite dans la maquette de son propre document.
Ce qui reste, au bout du compte
Retirée de sa mise en forme institutionnelle — numérotation, classification, vocabulaire d’attribution —, l’accusation portée contre un « acteur algérien » se résume à un indicatif téléphonique masqué, invérifiable, contredit par les propres données du rapport sur l’attribution des opérateurs, et représentant 1,5 % de l’écosystème étudié. Aucun des standards méthodologiques que le document revendique n’a été appliqué à cette partie de l’analyse.
Ce type de rapport, une fois publié, a vocation à être cité et recyclé dans d’autres travaux, parfois des mois plus tard, sans que son socle empirique soit réexaminé. C’est précisément ce mécanisme qui mérite d’être documenté avant qu’il ne se reproduise.
Avec Menadefense
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