Ceuta : la Belgique réagit, mais le MR élude la question marocaine

Dans un pays où le débat sur l’influence du Maroc au sein de la classe politique n’est pas nouveau — qu’il s’agisse des anciennes « amicales » surveillant la diaspora dans les années 1970-1980 ou, plus récemment, de l’enquête judiciaire en cours sur le financement de certains élus — le silence relatif de plusieurs responsables politiques sur la responsabilité marocaine à Ceuta n’est pas passé inaperçu, et continue d’alimenter la controverse. Ce parti soutient allégrement l'annexion par les armes du Sahara Occidental par Rabat.

Dans un pays où le débat sur l’influence du Maroc au sein de la classe politique n’est pas nouveau — qu’il s’agisse des anciennes « amicales » surveillant la diaspora dans les années 1970-1980 ou, plus récemment, de l’enquête judiciaire en cours sur le financement de certains élus — le silence relatif de plusieurs responsables politiques sur la responsabilité marocaine à Ceuta n’est pas passé inaperçu, et continue d’alimenter la controverse, notamment leur soutien à l’occupation et la répression au Sahara Occidental, territoire non-autonome reconnu par l’ONU.

Le week-end du 1er et 2 août 2026, environ 50 000 personnes ont franchi depuis le Maroc la frontière séparant le territoire marocain de l’enclave espagnole de Ceuta. Au moins 67 migrants ont perdu la vie dans cette traversée. Selon les autorités espagnoles, la majorité des personnes entrées sont depuis retournées au Maroc.

L’épisode a immédiatement suscité une vague de réactions en Europe. Vingt-deux chefs d’État et de gouvernement de l’UE — dont le Premier ministre belge Bart De Wever — ont cosigné une lettre ouverte à la Commission européenne réclamant un renforcement de la protection des frontières extérieures. Le texte dénonce les « franchissements massifs et incontrôlés » et « l’instrumentalisation de la migration », et appelle à une réunion d’urgence des ministres de l’Intérieur, sous présidence irlandaise du Conseil. Fait notable : ni l’Espagne, directement concernée, ni la France ou le Portugal, ses voisins immédiats, n’ont apposé leur signature. De son côté, Madrid, par la voix de Pedro Sánchez, a dénoncé « l’égoïsme » de plusieurs États membres et demandé lui aussi une réunion des Vingt-Sept.

Plusieurs pays — Italie, Finlande, Danemark, République tchèque — ainsi que le Vlaams Belang en Belgique, sont allés plus loin en réclamant l’exclusion pure et simple de l’Espagne de l’espace Schengen, alors même que Ceuta n’en fait pas partie. L’Italie a, pour sa part, rétabli des contrôles aux frontières pour le trafic maritime et aérien en provenance d’Espagne.

Bouchez cible Madrid, pas Rabat

C’est dans ce contexte que le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a pris position publiquement, le 2 août. Sur les réseaux sociaux, il accuse le gouvernement socialiste espagnol d’avoir transformé le pays en « porte d’entrée de l’Europe pour les organisations criminelles », pointant notamment une procédure de régularisation massive qu’il juge être un facteur d’« appel d’air ». Il établit un lien entre l’immigration illégale et la criminalité organisée, rappelant que 43 % des détenus en Belgique ne sont pas de nationalité belge.

Ce qui frappe dans cette sortie, c’est ce qu’elle ne dit pas : à aucun moment le président du MR ne mentionne le rôle du Maroc, pourtant pays de départ des dizaines de milliers de personnes ayant convergé vers Ceuta le même jour — une concentration de mouvements qui a conduit plusieurs observateurs à évoquer une gestion, voire une instrumentalisation, du flux migratoire par les autorités marocaines elles-mêmes. La charge de Bouchez se concentre exclusivement sur la responsabilité espagnole.

Une omission qui fait réagir

Cette focalisation a suscité de vives critiques. L’administrateur du site Suffrage Universel, dans une publication sur X relayée dans la presse en ligne, a accusé Bouchez d’« instrumentaliser l’opération marocaine à Ceuta contre le gouvernement espagnol de gauche », l’inscrivant dans une lecture idéologique du dossier. Cette même publication a également qualifié plusieurs cadres du parti — sans nommer Bouchez lui-même sur ce point précis — de proches des intérêts marocains.

Cette mise en cause s’inscrit toutefois dans un débat plus ancien sur les liens entre certains élus du MR et le Maroc, documenté par ailleurs. La presse belge a rapporté depuis les années 2000 plusieurs épisodes : un « rapport » produit par le député Denis Ducarme en 2006 défendant la thèse marocaine sur le Sahara occidental devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ; une « mission humanitaire » menée en 2007 par plusieurs mandataires du MR dans le Sahara occidental sous administration marocaine ; ou encore un voyage à Laâyoune en septembre 2022, financé par les autorités marocaines, auquel avaient participé quatre parlementaires bruxellois du MR, dont l’actuel chef de file bruxellois du parti, David Leisterh. Ce dernier avait défendu ce déplacement publiquement, estimant qu’il referait le même choix.

Plus significatif encore : en décembre 2023, l’émission Investigation de la RTBF a consacré un reportage aux ingérences présumées de l’État marocain dans la vie politique belge, mettant en cause David Leisterh, Georges-Louis Bouchez lui-même et la députée bruxelloise Latifa Aït-Baala, ainsi que, sur un volet distinct lié au Parlement européen, le socialiste Hugues Bayet. Ces révélations ont débouché, en mai 2024, sur l’ouverture d’une information judiciaire par le Parquet, sur la base d’un procès-verbal de l’Office central pour la répression de la corruption — une procédure rendue possible par l’entrée en vigueur, en avril 2024, d’un nouvel article du Code pénal réprimant les ingérences étrangères dans les processus démocratiques. À ce stade, cette instruction judiciaire est en cours et n’a donné lieu à aucune condamnation ; les personnes citées restent présumées innocentes.

Deux lectures d’un même événement

La séquence de ce début août illustre ainsi deux lectures concurrentes de la crise de Ceuta. D’un côté, une lecture centrée sur la responsabilité espagnole dans la gestion de ses frontières et de sa politique migratoire, portée notamment par le MR. De l’autre, une lecture qui interroge le rôle actif du Maroc dans le déclenchement de ce mouvement massif et soudain de population vers l’enclave — une question que les partisans de la première lecture, en Belgique comme ailleurs, ont largement laissée de côté.

Dans un pays où le débat sur l’influence marocaine au sein de la classe politique n’est pas nouveau — qu’il s’agisse des anciennes « amicales » surveillant la diaspora dans les années 1970-1980 ou, plus récemment, de l’enquête judiciaire en cours sur le financement de certains élus — le silence relatif de plusieurs responsables politiques sur la responsabilité marocaine à Ceuta n’est pas passé inaperçu, et continue d’alimenter la controverse.

Sources : Le Soir (1er août 2026), La Libre Belgique (2 août 2026), publications X, RTBF Investigation (décembre 2023), La Libre Belgique (janvier 2023), moroccomail.fr.

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